• Difficile d'aborder ici l'engagement du poète. Pensionné par la monarchie au début de sa carrière, d'abord séduit par Louis-Napoléon Bonaparte avant d’exécrer Napoléon III, sensible à la cause des enfants, farouchement opposé à la peine de mort, défenseur du suffrage universel, pair de France, député, sénateur, exilé ou "assis" (terme emprunté à Rimbaud), auteur des Misérables, mais favorable à la colonisation... Par ailleurs, on sent bien ici que l'oeuvre de Hugo forme un tout cohérent: poésie, romans, théâtre, discours politiques abordent les mêmes thèmes avec le même sens de l'image et du rythme. On ne s'en tiendra donc pas à l'oeuvre poétique, mais on traitera également des différents genres abordés par l'auteur. 

     

     

     

    L'auteur s'adresse à "ceux qui jugent et qui condamnent" et remet en cause l'idée selon laquelle la peine de mort permet de faire des exemples qui décourageraient les criminels. 

     Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l’exemple. – Il faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter ! — Voilà bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d’abord qu’il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu’il est le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n’a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint-Pol, immédiatement après l’exécution d’un incendiaire nommé Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l’échafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez.

    Que si, malgré l’expérience, vous tenez à votre théorie routinière de l’exemple, alors rendez-nous le seizième siècle, soyez vraiment formidables, rendez-nous la variété des supplices, rendez-nous Farinacci, rendez-nous les tourmenteurs-jurés, rendez-nous le gibet, la roue, le bûcher, l’estrapade, l’essorillement, l’écartèlement, la fosse à enfouir vif, la cuve à bouillir vif ; rendez-nous, dans tous les carrefours de Paris, comme une boutique de plus ouverte parmi les autres, le hideux étal du bourreau, sans cesse garni de chair fraîche. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de pierre, ses brutes assises, ses caves à ossements, ses poutres, ses crocs, ses chaînes, ses brochettes de squelettes, son éminence de plâtre tachetée de corbeaux, ses potences succursales, et l’odeur du cadavre que par le vent du nord-est il répand à larges bouffées sur tout le faubourg du Temple. Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce gigantesque appentis du bourreau de Paris. À la bonne heure ! Voilà de l’exemple en grand. Voilà de la peine de mort bien comprise. Voilà un système de supplices qui a quelque proportion. Voilà qui est horrible, mais qui est terrible.

    Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de commerce, on prend un contrebandier sur la côte de Douvres, on le pend pour l’exemple, pour l’exemple on le laisse accroché au gibet ; mais, comme les intempéries de l’air pourraient détériorer le cadavre, on l’enveloppe soigneusement d’une toile enduite de goudron, afin d’avoir à le renouveler moins souvent. Ô terre d’économie ! goudronner les pendus !

    Cela pourtant a encore quelque logique. C’est la façon la plus humaine de comprendre la théorie de l’exemple.

    Mais vous, est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un exemple quand vous égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le plus désert des boulevards extérieurs ? En Grève, en plein jour, passe encore ; mais à la barrière Saint-Jacques ! mais à huit heures du matin ! Qui est-ce qui passe là ? Qui est-ce qui va là ? Qui est-ce qui sait que vous tuez un homme là ? Qui est-ce qui se doute que vous faites un exemple là ? Un exemple pour qui ? Pour les arbres du boulevard, apparemment.

    Ne voyez-vous donc pas que vos exécutions publiques se font en tapinois ? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? Que vous avez peur et honte de votre œuvre ? Que vous balbutiez ridiculement votre discite justitiam moniti ? Qu’au fond vous êtes ébranlés, interdits, inquiets, peu certains d’avoir raison, gagnés par le doute général, coupant des têtes par routine et sans trop savoir ce que vous faites ? Ne sentez-vous pas au fond du cœur que vous avez tout au moins perdu le sentiment moral et social de la mission de sang que vos prédécesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une conscience si tranquille ? La nuit, ne retournez-vous pas plus souvent qu’eux la tête sur votre oreiller ? D’autres avant vous ont ordonné des exécutions capitales, mais ils s’estimaient dans le droit, dans le juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge ; Élie de Thorrette se croyait un juge ; Laubardemont, La Reynie et Laffemas eux-mêmes se croyaient des juges ; vous, dans votre for intérieur, vous n’êtes pas bien sûrs de ne pas être des assassins !

    Vous quittez la Grève pour la barrière Saint-Jacques, la foule pour la solitude, le jour pour le crépuscule. Vous ne faites plus fermement ce que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je !

    Toutes les raisons pour la peine de mort, les voilà donc démolies. Voilà tous les syllogismes de parquets mis à néant. Tous ces copeaux de réquisitoires, les voilà balayés et réduits en cendres. Le moindre attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements.

    Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des têtes, à nous jurés, à nous hommes, en nous adjurant d’une voix caressante au nom de la société à protéger, de la vindicte publique à assurer, des exemples à faire. Rhétorique, ampoule, et néant que tout cela ! un coup d’épingle dans ces hyperboles, et vous les désenflez. Au fond de ce doucereux verbiage, vous ne trouvez que dureté de cœur, cruauté, barbarie, envie de prouver son zèle, nécessité de gagner ses honoraires. Taisez-vous, mandarins ! Sous la patte de velours du juge on sent les ongles du bourreau.

    Le dernier jour d'un condamné, extrait de la préface, 1829

     

     

     

    Dans le poème suivant, Hugo revient sur les massacres perpétrés sur l'île de Chio (Scio) en pleine guerre d'indépendance de la Grèce. Ce poème semble faire écho à une toile de Delacroix qui, en 1824, revenait sur les exactions commises par l'armée ottomane contre la population grecque de cette île. 

    Victor Hugo, poète engagé

    Eugène Delacroix, Scène des massacres de Scio, 1824

    huile sur toile, 419 × 354 cm, Musée du Louvre, Paris

     

    L'enfant

                        O horror ! horror ! horror !

                        Shakespeare. Macbeth.

     

    Les turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.

    Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,

    Chio, qu’ombrageaient les charmilles,

    Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,

    Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois

    Un chœur dansant de jeunes filles.

     

    Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,

    Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,

    Courbait sa tête humiliée ;

    Il avait pour asile, il avait pour appui

    Une blanche aubépine, une fleur, comme lui

    Dans le grand ravage oubliée.

     

    Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !

    Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus

    Comme le ciel et comme l’onde,

    Pour que dans leur azur, de larmes orageux,

    Passe le vif éclair de la joie et des jeux,

    Pour relever ta tête blonde,

     

    Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner

    Pour rattacher gaîment et gaîment ramener

    En boucles sur ta blanche épaule

    Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,

    Et qui pleurent épars autour de ton beau front,

    Comme les feuilles sur le saule ?

     

    Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?

    Est-ce d’avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,

    Qui d’Iran borde le puits sombre ?

    Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,

    Qu’un cheval au galop met, toujours en courant,

    Cent ans à sortir de son ombre ?

     

    Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,

    Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,

    Plus éclatant que les cymbales ?

    Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?

    — Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,

    Je veux de la poudre et des balles.

    Les Orientales, 1829

     

     

     

    Dans l'extrait qui suit, Hugo est député et s'adresse à ses collègues de l'Assemblée Nationale lors de discussion préparatoires à un projet de loi dont les dispositions notamment imposaient, pour être électeur, de résider trois ans au même endroit. La loi aura pour effet de réduire le nombre des électeurs de près de trois millions.

    Méditez ceci, en effet : sur cette terre d’égalité et de liberté, tous les hommes respirent le même air et le même droit. ( Mouvement. ) Il y a dans l’année un jour où celui qui vous obéit se voit votre pareil, où celui qui vous sert se voit votre égal, où chaque citoyen, entrant dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur spécifique du droit de cité, et où le plus petit fait équilibre au plus grand. ( Bravo ! à gauche.-On rit à droite. ) Il y a un jour dans l’année où le gagne-pain, le journalier, le manœuvre, l’homme qui traîne des fardeaux, l’homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le sénat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les représentants, le président de la république, et dit : La puissance, c’est moi ! Il y a un jour dans l’année où le plus imperceptible citoyen, où l’atome social participe à la vie immense du pays tout entier, où la plus étroite poitrine se dilate à l’air vaste des affaires publiques ; un jour où le plus faible sent en lui la grandeur de la souveraineté nationale, où le plus humble sent en lui l’âme de la patrie ! ( Applaudissements à gauche.-Rires et bruit à droite. ) Quel accroissement de dignité pour l’individu, et par conséquent de moralité ! Quelle satisfaction, et par conséquent quel apaisement ! Regardez l’ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front triste du prolétaire accablé, il en sort avec le regard d’un souverain. ( Acclamations à gauche.-Murmures à droite. )

    Or qu’est-ce que tout cela, messieurs ? C’est la fin de la violence, c’est la fin de la force brutale, c’est la fin de l’émeute, c’est la fin du fait matériel, et c’est le commencement du fait moral. ( Mouvement ) C’est, si vous permettez que je rappelle mes propres paroles, le droit d’insurrection aboli par le droit de suffrage. ( Sensation. )

    Eh bien ! vous, législateurs chargés par la providence de fermer les abîmes et non de les ouvrir, vous qui êtes venus pour consolider et non pour ébranler, vous, représentants de ce grand peuple de l’initiative et du progrès, vous, hommes de sagesse et de raison, qui comprenez toute la sainteté de votre mission, et qui, certes, n’y faillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd’hui cette loi fatale, cette loi aveugle qu’on ose si imprudemment vous présenter ? ( Profond silence. )

    Elle vient, je le dis avec un frémissement d’angoisse, je le dis avec l’anxiété douloureuse du bon citoyen épouvanté des aventures où l’on précipite la patrie, elle vient proposer à l’assemblée l’abolition du droit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par conséquent, je ne sais quel rétablissement abominable et impie du droit d’insurrection. ( Mouvement prolongé. )

    Voilà toute la situation en deux mots. ( Nouveau mouvement. )

    Discours à l'Assemblée Nationale du 21 mai 1850

    in Actes et Paroles, I "Avant l'exil", 1875

     

     

     

    Victor Hugo, poète engagé

    Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830

    huile sur toile, 2,6 m x 3,25 m, Musée du Louvre, Paris

     

     

     

     Hugo s'est fait un ennemi de Louis-Naopoléon Bonaparte, devenu Napoléon III après un cou d'état. En exil dans les îles anglo-normandes, il rédige Les Châtiments (1853), dont sont extraits les poèmes suivants. 

    Fable ou histoire

    Un jour, maigre et sentant un royal appétit,

    Un singe d’une peau de tigre se vêtit.

    Le tigre avait été méchant ; lui, fut atroce.

    Il avait endossé le droit d’être féroce.

    Il se mit à grincer des dents, criant : Je suis

    Le vainqueur des halliers, le roi sombre des nuits !

    Il s’embusqua, brigand des bois, dans les épines

    Il entassa l’horreur, le meurtre, les rapines,

    Égorgea les passants, dévasta la forêt,

    Fit tout ce qu’avait fait la peau qui le couvrait.

    Il vivait dans un antre, entouré de carnage.

    Chacun, voyant la peau, croyait au personnage.

    Il s’écriait, poussant d’affreux rugissements :

    Regardez, ma caverne est pleine d’ossements ;

    Devant moi tout recule et frémit, tout émigre,

    Tout tremble ; admirez-moi, voyez, je suis un tigre !

    Les bêtes l’admiraient, et fuyaient à grands pas.

    Un belluaire vint, le saisit dans ses bras,

    Déchira cette peau comme on déchire un linge,

    Mit à nu ce vainqueur, et dit : Tu n’es qu’un singe !

     

    Napoléon III

    Donc c’est fait. Dût rugir de honte le canon,

    Te voilà, nain immonde, accroupi sur ce nom !

    Cette gloire est ton trou, ta bauge, ta demeure !

    Toi qui n’as jamais pris la fortune qu’à l’heure,

    Te voilà presque assis sur ce hautain sommet !

    Sur le chapeau d’Essling tu plantes ton plumet ;

    Tu mets, petit Poucet, ces bottes de sept lieues ;

    Tu prends Napoléon dans les régions bleues ;

    Tu fais travailler l’oncle, et, perroquet ravi,

    Grimper à ton perchoir l’aigle de Mondovi !

    Thersite est le neveu d’Achille Péliade !

    C’est pour toi qu’on a fait toute cette Iliade !

    C’est pour toi qu’on livra ces combats inouïs !

    C’est pour toi que Murat, aux russes éblouis,

    Terrible, apparaissait, cravachant leur armée !

    C’est pour toi qu’à travers la flamme et la fumée

    Les grenadiers pensifs s’avançaient à pas lents !

    C’est pour toi que mon père et mes oncles vaillants

    Ont répandu leur sang dans ces guerres épiques !

    Pour toi qu’ont fourmillé les sabres et les piques,

    Que tout le continent trembla sous Attila,

    Et que Londres frémit, et que Moscou brûla !

    C’est pour toi, pour tes Deutz et pour tes Mascarilles,

    Pour que tu puisses boire avec de belles filles,

    Et, la nuit, t’attabler dans le Louvre à l’écart,

    C’est pour monsieur Fialin et pour monsieur Mocquart,

    Que Lannes d’un boulet eut la cuisse coupée,

    Que le front des soldats, entrouvert par l’épée,

    Saigna sous le shako, le casque et le colback,

    Que Lasalle à Wagram, Duroc à Reichenbach,

    Expirèrent frappés au milieu de leur route,

    Que Caulaincourt tomba dans la grande redoute,

    Et que la vieille garde est morte à Waterloo !

    C’est pour toi qu’agitant le pin et le bouleau,

    Le vent fait aujourd’hui, sous ses âpres haleines,

    Blanchir tant d’ossements, hélas ! dans tant de plaines !

    Faquin ! — Tu t’es soudé, chargé d’un vil butin,

    Toi, l’homme du hasard, à l’homme du destin !

    Tu fourres, impudent, ton front dans ses couronnes !

    Nous entendons claquer dans tes mains fanfaronnes

    Ce fouet prodigieux qui conduisait les rois

    Et tranquille, attelant à ton numéro trois

    Austerlitz, Marengo, Rivoli, Saint-Jean-d’Acre,

    Aux chevaux du soleil tu fais traîner ton fiacre !

     

    On rapprochera du pamphlet Napoléon le Petit, publié en 1852

    Louis Bonaparte est un homme de moyenne taille, froid, pâle, lent, qui a l’air de n’être pas tout à fait réveillé. Il a publié, nous l’avons rappelé déjà, un Traité assez estimé sur l’artillerie, et connaît à fond la manœuvre du canon. Il monte bien à cheval. Sa parole traîne avec un léger accent allemand. Ce qu’il y a d’histrion en lui a paru au tournoi d’Eglington. Il a la moustache épaisse et couvrant le sourire comme le duc d’Albe, et l’œil éteint comme Charles IX.

    Si on le juge en dehors de ce qu’il appelle « ses actes nécessaires » ou « ses grands actes », c’est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain. Les personnes invitées chez lui, l’été, à Saint-Cloud, reçoivent, en même temps que l’invitation, l’ordre d’apporter une toilette du matin et une toilette du soir. Il aime la gloriole, le pompon, l’aigrette, la broderie, les paillettes et les passe-quilles, les grands mots, les grand titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. En sa qualité de parent de la bataille d’Austerlitz, il s’habille en général.

    Peu lui importe d’être méprisé, il se contente de la figure du respect.

    Cet homme ternirait le second plan de l’histoire, il souille le premier. L’Europe riait de l’autre continent en regardant Haïti quand elle a vu apparaître ce Soulouque blanc. Il y a maintenant en Europe, au fond de toutes les intelligences, même à l’étranger, une stupeur profonde, et comme le sentiment d’un affront personnel ; car le continent européen, qu’il le veuille ou non, est solidaire de la France, et ce qui abaisse la France humilie l’Europe.

    Avant le 2 décembre, les chefs de la droite disaient volontiers de Louis Bonaparte : C’est un idiot. Ils se trompaient. Certes, ce cerveau est trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer par endroits plusieurs pensées de suite et suffisamment enchaînées. C’est un livre où il y a des pages arrachées. À tout moment quelque chose manque. Louis Bonaparte a une idée fixe, mais une idée fixe n’est pas l’idiotisme. Il sait ce qu’il veut, et il y va. A travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à travers l’honnêteté, à travers l’humanité, soit, mais il y va.

    Ce n’est pas un idiot. C’est tout simplement un homme d’un autre temps que le nôtre. Il semble absurde et fou parce qu’il est dépareillé. Transportez-le au seizième siècle en Espagne, et Philippe II le reconnaîtra ; en Angleterre, et Henry VIII lui sourira ; en Italie, et César Borgia lui sautera au cou. Ou même bornez-vous à le placer hors de la civilisation européenne, mettez-le, en 1817, à Janina, Ali-pacha lui tendra la main.

    Il y en lui du moyen âge et du bas-empire. Ce qu’il fait eût semblé tout simple à Michel Ducas, à Romain Diogène, à Nicéphore Botoniate, à l’eunuque Narsès, au vandale Stilicon, à Mahomet II, à Alexandre VI, à Christiern II, à Ezzelin de Padoue, et lui semble tout simple à lui. Seulement il oublie ou il ignore qu’au temps où nous sommes, ses actions auront à traverser ces grands effluves de moralité humaine dégagés par nos trois siècles lettrés et par la révolution française, et que, dans ce milieu, ses actions prendront leur vraie figure et apparaîtront ce qu’elles sont, hideuses.

    Ses partisans – il en a – le mettent volontiers en parallèle avec son oncle, le premier Bonaparte. Ils disent : « L’un a fait le 18 brumaire, l’autre a fait le 2 décembre ; ce sont deux ambitieux. » Le premier Bonaparte voulait réédifier l’empire d’occident, faire l’Europe vassale, dominer le continent de sa puissance et l’éblouir de sa grandeur, prendre un fauteuil et donner aux rois des tabourets, faire dire à l’histoire : Nemrod, Cyrus, Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Napoléon, être un maître du monde. Il l’a été. C’est pour cela qu’il a fait le 18 brumaire. Celui-ci veut avoir des chevaux et des filles, être appelé monseigneur, et bien vivre. C’est pour cela qu’il a fait le 2 décembre. – Ce sont deux ambitieux ; la comparaison est juste.

    Ajoutons que, comme le premier, celui-ci veut aussi être empereur. Mais ce qui calme un peu les comparaisons, c’est qu’il y a peut-être quelque différence entre conquérir l’empire et le filouter. Quoi qu’il en soit, ce qui est certain, et ce que rien ne peut voiler, pas même cet éblouissant rideau de gloire et de malheur sur lequel on lit : Arcole, Lodi, les Pyramides, Eylau, Friedland, Saint-Hélène, ce qui est certain, disons-nous, c’est que le 18 brumaire est un crime dont le 2 décembre a élargi la tache sur la mémoire de Napoléon.

     


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  • La littérature romantique se nourrit du motif du face à face avec la montagne, lieu où se donne à voir une nature sauvage et tourmenté, en tout point opposée à la nature classique, sagement et rationnellement organisée en un aimable et artificiel spectacle. Ici, la nature offre à l'homme un espace pour dialoguer avec lui-même ou avec le divin. 

     

    O solitude

     O SOLITUDE! if I must with thee dwell, 

      Let it not be among the jumbled heap 

      Of murky buildings; climb with me the steep,— 

    Nature’s observatory—whence the dell, 

    Its flowery slopes, its river’s crystal swell,      

      May seem a span; let me thy vigils keep 

      ’Mongst boughs pavillion’d, where the deer’s swift leap 

    Startles the wild bee from the fox-glove bell. 

    But though I’ll gladly trace these scenes with thee, 

      Yet the sweet converse of an innocent mind,    

    Whose words are images of thoughts refin’d, 

      Is my soul’s pleasure; and it sure must be 

    Almost the highest bliss of human-kind, 

       When to thy haunts two kindred spirits flee.

     

    O Solitude ! si je dois habiter avec toi,

    Que ce ne soit pas parmi les entassements confus

    De sombres masures ! Gravis avec moi le pic escarpé, —

    Observatoire de la nature, — d’où le vallon

    Avec ses pentes fleuries et le gazouillis cristallin de sa rivière,

    Puisse sembler un empan ; que je passe tes veillées

    Sous des voûtes de branches où le daim, par ses bonds rapides,

    Ecarte l’abeille sauvage de la digitale à clochettes.

    Mais, quoique je sois heureux d’assister à ces scènes en ta compagnie.

    Pourtant, l’aimable causerie avec un esprit naïf,

    Dont les propos sont des images de pensées délicates

    Est la joie de mon âme ; et, sûrement ce doit être

    A peu près la plus haute félicité de la race humaine,

     Lorsque dans tes retraites se réfugient doux âmes sœurs.

    John Keats, 1816, traduction Gaston Gallimard, 1910

     

     

    Le Mont Blanc

              sur un paysage de M. Calame

    Montagne à la cime voilée,

    Pourquoi vas-tu chercher si haut,

    Au fond de la voûte étoilée,

    Des autans l’éternel assaut ?

     

    Des sommets triste privilège !

    Tu souffres les âpres climats,

    Tu reçois la foudre et la neige,

    Pendant que l’été germe en bas.

     

    À tes pieds s’endort sous la feuille,

    À l’ombre de tes vastes flancs,

    La vallée où le lac recueille

    L’onde des glaciers ruisselants.

     

    Tu t’enveloppes de mystère,

    Tu te tiens dans un demi-jour,

    Comme un appas nu de la terre

    Que couvre ton jaloux amour.

     

    Ah ! c’est là l’image sublime

    De tout ce que Dieu fit grandir :

    Le génie à l’auguste cime

    S’isole aussi pour resplendir.

     

    Le bruit, le vent, le feu, la glace,

    Le frappent éternellement,

    Et sur son front gravent la trace

    D’un froid et morne isolement.

     

    Mais souvent, caché dans la nue,

    Il enferme dans ses déserts,

    Comme une vallée inconnue,

    Un cœur qui lui vaut l’univers.

     

    Ce sommet où la foudre gronde,

    Où le jour se couche si tard,

    Ne veut resplendir sur le monde

    Que pour briller dans un regard !

     

    En le voyant, nul ne se doute

    Qu’il ne s’élance au fond des cieux,

    Qu’il ne fend l’azur de sa voûte

    Que pour être suivi des yeux ;

     

    Et que de nuage en nuage

    S’il monte si haut, c’est pour voir,

    La nuit, son orageuse image

    Luire, ô lac, dans ton beau miroir !

    Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, édition augmentée, 1849

     

    Un peu de hauteur...

    John Martin, Manfred sur la Jungfrau, 1837, Birmingham Museum and Art Gallery

     

     

    Dans la Sierra 

    J’aime d’un fol amour les monts fiers et sublimes !

    Les plantes n’osent pas poser leurs pieds frileux

    Sur le linceul d’argent qui recouvre leurs cimes ;

    Le soc s’émousserait à leurs pics anguleux ;

     

    Ni vigne aux bras lascifs, ni blés dorés, ni seigles ;

    Rien qui rappelle l’homme et le travail maudit.

    Dans leur air libre et pur nagent des essaims d’aigles,

    Et l’écho du rocher siffle l’air du bandit.

     

    Ils ne rapportent rien et ne sont pas utiles ;

    Ils n’ont que leur beauté, je le sais, c’est bien peu ;

    Mais, moi, je les préfère aux champs gras et fertiles,

    Qui sont si loin du ciel qu’on n’y voit jamais Dieu !

    Théophile Gautier, Espana, 1845

     

     

    Ce qu'on entend sur la montagne

                                  "Ô altitudo !"

    Avez-vous quelquefois, calme et silencieux, 

    Monté sur la montagne, en présence des cieux ? 

    Était-ce aux bords du Sund ? aux côtes de Bretagne ? 

    Aviez-vous l'océan au pied de la montagne ? 

    Et là, penché sur l'onde et sur l'immensité, 

    Calme et silencieux, avez-vous écouté ? 

    Voici ce qu'on entend : - du moins un jour qu'en rêve 

    Ma pensée abattit son vol sur une grève, 

    Et, du sommet d'un mont plongeant au gouffre amer, 

    Vit d'un côté la terre et de l'autre la mer, 

    J'écoutai, j'entendis et jamais voix pareille 

    Ne sortit d'une bouche et n'émut une oreille.

     

    Ce fut d'abord un bruit large, immense, confus, 

    Plus vague que le vent dans les arbres touffus, 

    Plein d'accords éclatants, de suaves murmures, 

    Doux comme un chant du soir, fort comme un choc d'armures

    Quand la sourde mêlée étreint les escadrons 

    Et souffle, furieuse, aux bouches des clairons. 

    C'était une musique ineffable et profonde, 

    Qui, fluide, oscillait sans cesse autour du monde, 

    Et dans les vastes cieux, par ses flots rajeunis, 

    Roulait élargissant ses orbes infinis

    Jusqu'au fond où son flux s'allait perdre dans l'ombre 

    Avec le temps, l'espace et la forme et le nombre. 

    Comme une autre atmosphère épars et débordé, 

    L'hymne éternel couvrait tout le globe inondé. 

    Le monde, enveloppé dans cette symphonie, 

    Comme il vogue dans l'air, voguait dans l'harmonie.

     

    Et pensif, j'écoutais ces harpes de l'éther, 

    Perdu dans cette voix comme dans une mer. 

    Bientôt je distinguai, confuses et voilées, 

    Deux voix, dans cette voix l'une à l'autre mêlées, 

    De la terre et des mers s'épanchant jusqu'au ciel, 

    Qui chantaient à la fois le chant universel ; 

    Et je les distinguai dans la rumeur profonde, 

    Comme on voit deux courants qui se croisent sous l'onde.

     

    L'une venait des mers ; chant de gloire ! hymne heureux ! 

    C'était la voix des flots qui se parlaient entre eux ; 

    L'autre, qui s'élevait de la terre où nous sommes, 

    Était triste ; c'était le murmure des hommes ; 

    Et dans ce grand concert, qui chantait jour et nuit, 

    Chaque onde avait sa voix et chaque homme son bruit.

     

    Or, comme je l'ai dit, l'océan magnifique 

    Épandait une voix joyeuse et pacifique, 

    Chantait comme la harpe aux temples de Sion, 

    Et louait la beauté de la création. 

    Sa clameur, qu'emportaient la brise et la rafale, 

    Incessamment vers Dieu montait plus triomphale, 

    Et chacun de ses flots que Dieu seul peut dompter, 

    Quand l'autre avait fini, se levait pour chanter.

    Comme ce grand lion dont Daniel fut l'hôtel, 

    L'océan par moments abaissait sa voix haute ; 

    Et moi je croyais voir, vers le couchant en feu, 

    Sous sa crinière d'or passer la main de Dieu.

     

    Cependant, à côté de l'auguste fanfare, 

    L'autre voix, comme un cri de coursier qui s'effare, 

    Comme le gond rouillé d'une porte d'enfer, 

    Comme l'archet d'airain sur la lyre de fer, 

    Grinçait ; et pleurs, et cris, l'injure, l'anathème, 

    Refus du viatique et refus du baptême, 

    Et malédiction, et blasphème, et clameur ; 

    Dans le flot tournoyant de l'humaine rumeur 

    Passaient, comme le soir on voit dans les vallées 

    De noirs oiseaux de nuit qui s'en vont par volées. 

    Qu'était-ce que ce bruit dont mille échos vibraient ? 

    Hélas ! c'était la terre et l'homme qui pleuraient.

     

    Frère ! de ces deux voix étranges, inouïes, 

    Sans cesse renaissant, sans cesse évanouies, 

    Qu'écoute l'Éternel durant l'éternité, 

    L'une disait : NATURE ! et l'autre : HUMANITÉ !

     

    Alors je méditai ; car mon esprit fidèle, 

    Hélas ! n'avait jamais déployé plus grande aile ; 

    Dans mon ombre jamais n'avait lui tant de jour ; 

    Et je rêvai longtemps, contemplant tour à tour, 

    Après l'abîme obscur que me cachait la lame, 

    L'autre abîme sans fond qui s'ouvrait dans mon âme. 

    Et je me demandai pourquoi l'on est ici, 

    Quel peut être après tout le but de tout ceci,

    Que fait l'âme, lequel vaut mieux d'être ou de vivre, 

    Et pourquoi le Seigneur, qui seul lit à son livre, 

    Mêle éternellement dans un fatal hymen 

    Le chant de la nature au cri du genre humain ?

    Victor Hugo, Les Feuilles d'automne, 1831

     

     

     

    Franz Liszt, Ce qu'on entend sur la montagne, Poème symphonique n°1, 1850

    librement inspiré du poème de Victor Hugo

    NB: Poème symphonique: "Genre de composition musicale pour orchestre seul, généralement en un seul mouvement, inspiré directement et explicitement par un thème, un personnage, une légende, un poème, et très souvent par un texte."

     (http://www.larousse.fr/encyclopedie/musdico/poème_symphonique/169620)

    Le poème est une forme neuve du 19ème siècle qui traduit, pour faire simple, le désir des compositeurs en s'affranchissant des règles conventionnelles de la symphonie en quatre mouvements. 

     

    Cette thématique de l'ascension spirituelle de la montagne est aussi à l'oeuvre dans des romans, qui prennent d'ailleurs l'allure d'autobiographies. 

     

    La journée était ardente, l'horizon fumeux, et les vallées vaporeuses. L'éclat des glaces remplissait l'atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux ; mais une pureté inconnue semblait essentielle à l'air que je respirais. A cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident de lumière ne troublaient, ne divisaient la vague et sombre profondeur des cieux. Leur couleur apparente n'était plus ce bleu pâle et éclairé, doux revêtement des plaines, agréable et délicat mélange qui forme à la terre habitée une enceinte visible où l'oeil se repose et s'arrête. Là l'éther indiscernable laissait la vue se perdre dans l'immensité sans bornes ; au milieu de l'éclat du soleil et des glaciers, chercher d'autres mondes et d'autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits ; et par-dessus l'atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne. Insensiblement des vapeurs s'élevèrent des glaciers et formèrent des nuages sous mes pieds. L'éclat des neiges ne fatigua plus mes yeux, et le ciel devint plus sombre encore et plus profond. Un brouillard couvrit les Alpes ; quelques pics isolés sortaient seuls de cet océan de vapeurs ; des filets de neige éclatante, retenus dans les fentes de leurs aspérités, rendaient le granit plus noir et plus sévère. Le dôme neigeux du mont Blanc élevait sa masse inébranlable sur cette mer grise et mobile, sur ces brumes amoncelées que le vent creusait et soulevait en ondes immenses. Un point noir parut dans leurs abîmes ; il s'éleva rapidement, il vint droit à moi ; c'était le puissant aigle des Alpes, ses ailes étaient humides et son oeil farouche ; il cherchait une proie, mais à la vue d'un homme il se mit à fuir avec un cri sinistre, il disparut en se précipitant dans les nuages.

    Senancour, Oberman, 1804, Lettre VII

     

    " Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans l'immensité de l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à mes pieds et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus que des lignes géographiques tracées sur une carte ; mais tandis que d'un côté mon oeil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur.

    " Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan, et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les demeures, n'est sans doute, ô vieillards ! qu'un objet digne de votre pitié ; mais, quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau vous offre l'image de son caractère et de son existence : c'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible et un abîme ouvert à mes côtés. "

    François René de Chateaubriand, René, 1802

     

     

     


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  • Friedrich est considéré comme le maître de la peinture romantique allemande. Né en 1774 et mort en 1840, il peignit surtout des paysages (ceux des bords de mer Baltique, ou des Monts Métallifères, près de Dresde). Sombres et tourmentées, ou claires et spirituelles, ses toiles semblent être la projection d'un état d'âme à travers une image. 

     

    Friedrich, peintre romantique

    L'Abbaye dans une forêt de chênes, 1809-1810, 110,4 × 171

    huile sur toile, Alte Nationalgalerie Berlin

     

    Friedrich, peintre romantique

    Le Moine au bord de la mer, 1809-1810, 110 × 171,5 

    Huile sur toile, Alte Nationalgalerie, Berlin

     

    Friedrich, peintre romantique

    Matin dans le Riesengebirge, 1810-1811, 108 × 170 

    Huile sur toile, Alte Nationalgalerie, Berlin

     

    Friedrich, peintre romantique

    Le Voyageur contemplant une mer de nuages, Probablement vers 1817, 98,4 × 74,8

    Huile sur toile, Kunsthalle, Hambourg

     

    Friedrich, peintre romantique

    Falaises de craie sur l'île de Rügen, Vers 1818, 90,5 × 71 

    Huile sur toile, Museum Oskar Reinhart am Stadtgarten, Winterthour, Suisse

     

    Friedrich, peintre romantique

    Le Rêveur, 1820-1840, 27 × 21, 

    Huile sur toile, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie 

     

    Friedrich, peintre romantique

    Femme à la fenêtre, 1822, 44 × 37

    Huile sur toile, Alte Nationalgalerie, Berlin 

     

    Friedrich, peintre romantique

    Paysage rocheux dans la Elbsandsteingebirge, 1822/23, 91 × 72

    Huile sur toile, Österreichische Galerie Belvedere, Vienne 

     

    Friedrich, peintre romantique

    Le Watzmann, 1824/25, 133 × 170

    Huile sur toile, Alte Nationalgalerie, Berlin

     

    Friedrich, peintre romantique

    Homme et femme contemplant la Lune Vers 1824, 34 × 44

    Huile sur toile, Alte Nationalgalerie, Berlin

     

    Friedrich, peintre romantique

     

    Rivage au clair de lune, 1835, Kunsthalle de Hambourg 

     

     

     


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  • La poésie romantique accorde une large place à l'expression des sentiments: douleur de la perte, interrogations métaphysique, mélancolie devant la fuite du temps... Voici quelques poèmes permettant d'appréhender cette composante du romantisme.

     

    El Desdichado

    Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,

    Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :

    Ma seule Étoile est morte, - et mon luth constellé

    Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

     

    Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,

    Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,

    La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,

    Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.

     

    Suis-je Amour ou Phoebus ?... Lusignan ou Biron ?

    Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;

    J'ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène...

     

    Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :

    Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée

    Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

    Gérard de Nerval, Les Chimères, 1854

     

     

    Tristesse

    J'ai perdu ma force et ma vie,

    Et mes amis et ma gaieté;

    J'ai perdu jusqu'à la fierté

    Qui faisait croire à mon génie.

     

    Quand j'ai connu la Vérité,

    J'ai cru que c'était une amie ;

    Quand je l'ai comprise et sentie,

    J'en étais déjà dégoûté.

     

    Et pourtant elle est éternelle,

    Et ceux qui se sont passés d'elle

    Ici-bas ont tout ignoré.

     

    Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.

    Le seul bien qui me reste au monde

    Est d'avoir quelquefois pleuré.

    Alfred de Musset, Poésies Nouvelles, 1850

     

     

    Exil

    Si je pouvais voir, ô patrie, 

    Tes amandiers et tes lilas, 

    Et fouler ton herbe fleurie, 

    Hélas !

     

    Si je pouvais, - mais, ô mon père, 

    O ma mère, je ne peux pas, -

    Prendre pour chevet votre pierre, 

    Hélas !

     

    Dans le froid cercueil qui vous gêne, 

    Si je pouvais vous parler bas, 

    Mon frère Abel, mon frère Eugène, 

    Hélas !

     

    Si je pouvais, ô ma colombe, 

    Et toi, mère, qui t'envolas, 

    M'agenouiller sur votre tombe, 

    Hélas !

     

    Oh ! vers l'étoile solitaire,

    Comme je lèverais les bras !

    Comme je baiserais la terre,

    Hélas !

     

    Loin de vous, ô morts que je pleure, 

    Des flots noirs j'écoute le glas ; 

    Je voudrais fuir, mais je demeure, 

    Hélas !

     

    Pourtant le sort, caché dans l'ombre, 

    Se trompe si, comptant mes pas, 

    Il croit que le vieux marcheur sombre 

    Est las.

    Victor Hugo, Les quatre vents de l'esprit, 1881

     

    L'isolement

    Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,

    Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;

    Je promène au hasard mes regards sur la plaine,

    Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

     

    Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;

    Il serpente et s’enfonce en un lointain obscur ;

    Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes

    Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

     

    Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres

    Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;

    Et le char vaporeux de la reine des ombres

    Monte et blanchit déjà les bords de l’horizon.

     

    Cependant, s’élançant de la flèche gothique,

    Un son religieux se répand dans les airs :

    Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique

    Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

     

    Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente

    N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;

    Je contemple la terre ainsi qu’une âme errante :

    Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

     

    De colline en colline en vain portant ma vue,

    Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,

    Je parcours tous les points de l’immense étendue,

    Et je dis : Nulle part le bonheur ne m’attend.

     

    Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,

    Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?

    Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,

    Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

     

    Quand le tour du soleil ou commence ou s’achève,

    D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;

    En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,

    Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

     

    Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,

    Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;

    Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;

    Je ne demande rien à l’immense univers.

     

    Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,

    Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,

    Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,

    Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

     

    Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;

    Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,

    Et ce bien idéal que toute âme désire,

    Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

     

    Que ne puis-je, porté sur le char de l’aurore,

    Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !

    Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?

    Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

     

    Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,

    Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;

    Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :

    Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

    Alphonse de Lamartine, Les méditations poétiques, 1820

     

     

    À quoi je songe ? — Hélas ! loin du toit où vous êtes,

    Enfants, je songe à vous ! à vous, mes jeunes têtes,

    Espoir de mon été déjà penchant et mûr,

    Rameaux dont, tous les ans, l’ombre croît sur mon mur,

    Douces âmes à peine au jour épanouies,

    Des rayons de votre aube encor tout éblouies !

    Je songe aux deux petits qui pleurent en riant,

    Et qui font gazouiller sur le seuil verdoyant,

    Comme deux jeunes fleurs qui se heurtent entre elles,

    Leurs jeux charmants mêlés de charmantes querelles !

    Et puis, père inquiet, je rêve aux deux aînés

    Qui s’avancent déjà de plus de flot baignés,

    Laissant pencher parfois leur tête encor naïve,

    L’un déjà curieux, l’autre déjà pensive !

     

    Seul et triste au milieu des chants des matelots,

    Le soir, sous la falaise, à cette heure où les flots,

    S’ouvrant et se fermant comme autant de narines,

    Mêlent au vent des cieux mille haleines marines,

    Où l’on entend dans l’air d’ineffables échos

    Qui viennent de la terre ou qui viennent des eaux,

    Ainsi je songe ! — à vous, enfants, maisons, famille,

    A la table qui rit, au foyer qui pétille,

    A tous les soins pieux que répandent sur vous

    Votre mère si tendre et votre aïeul si doux !

    Et tandis qu’à mes pieds s’étend, couvert de voiles,

    Le limpide océan, ce miroir des étoiles,

    Tandis que les nochers laissent errer leurs yeux

    De l’infini des mers à l’infini des cieux,

    Moi, rêvant à vous seuls, je contemple et je sonde

    L’amour que j’ai pour vous dans mon âme profonde,

    Amour doux et puissant qui toujours m’est resté.

    Et cette grande mer est petite à côté !

    Victor Hugo, Les Voix intérieures, 1837


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  • Moment d'émerveillement par la richesse de sa palette chromatique, occasion de méditer sur la brièveté des jours et la fuite du temps, le crépuscule occupe dans la poésie romantique une place à part.

     

    soleils couchants

    Caspar David Friedrich, Paysage du soir avec deux hommes, entre 1830 et 1835

     

    Le soir

    Le soir ramène le silence.
    Assis sur ces rochers déserts,
    Je suis dans le vague des airs
    Le char de la nuit qui s'avance.

    Vénus se lève à l'horizon ;
    A mes pieds l'étoile amoureuse.
    De sa lueur mystérieuse
    Blanchit les tapis de gazon.

    De ce hêtre au feuillage sombre
    J'entends frissonner les rameaux :
    On dirait autour des tombeaux
    Qu'on entend voltiger une ombre.

    Tout à coup détaché des cieux,
    Un rayon de l'astre nocturne,
    Glissant sur mon front taciturne,
    Vient mollement toucher mes yeux.

    Doux reflet d'un globe de flamme,
    Charmant rayon, que me veux-tu ?
    Viens-tu dans mon sein abattu
    Porter la lumière à mon âme ?

    Descends-tu pour me révéler
    Des mondes le divin mystère?
    Les secrets cachés dans la sphère
    Où le jour va te rappeler?

    Une secrète intelligence
    T'adresse-t-elle aux malheureux ?
    Viens-tu la nuit briller sur eux
    Comme un rayon de l'espérance ?

    Viens-tu dévoiler l'avenir
    Au coeur fatigué qui t'implore ?
    Rayon divin, es-tu l'aurore
    Du jour qui ne doit pas finir ?

    Mon coeur à ta clarté s'enflamme,
    Je sens des transports inconnus,
    Je songe à ceux qui ne sont plus
    Douce lumière, es-tu leur âme ?

    Peut-être ces mânes heureux
    Glissent ainsi sur le bocage ?
    Enveloppé de leur image,
    Je crois me sentir plus près d'eux !

    Ah ! si c'est vous, ombres chéries !
    Loin de la foule et loin du bruit,
    Revenez ainsi chaque nuit
    Vous mêler à mes rêveries.
    Ramenez la paix et l'amour
    Au sein de mon âme épuisée,
    Comme la nocturne rosée
    Qui tombe après les feux du jour.

    Venez !... mais des vapeurs funèbres
    Montent des bords de l'horizon :
    Elles voilent le doux rayon,
    Et tout rentre dans les ténèbres.

    Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, 1820

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    Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées.
    Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ;
    Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
    Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

    Tous ces jours passeront; ils passeront en foule
    Sur la face des mers, sur la face des monts,
    Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
    Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

    Et la face des eaux, et le front des montagnes,
    Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
    S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
    Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

    Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
    Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
    Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
    Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

    Victor Hugo, Les Feuilles d'automne, 1831

     

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    Le coucher du soleil

    Quand le Soleil du soir parcourt les Tuileries
    Et jette l'incendie aux vitres du château,
    Je suis la Grande Allée et ses deux pièces d'eau
    Tout plongé dans mes rêveries !

    Et de là, mes amis, c'est un coup d'oeil fort beau
    De voir, lorsqu'à l'entour la nuit répand son voile,
    Le coucher du soleil, - riche et mouvant tableau,
    Encadré dans l'arc de l'Etoile !

    Gérard de Nerval, Odelettes, 1850

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    soleils couchants

    Caspar David Friedrich, Le soir, huile sur toile, 22,3 × 31 cm

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    "Notre-Dame
    Que c'est beau !"
    Victor HUGO

    Soleil couchant

    En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
    Je me suis arrêté quelques instants pour voir
    Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.
    Un nuage splendide à l'horizon de flamme,
    Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor,
    D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or,
    - Et c'était des clartés à baisser la paupière.
    Les tours au front orné de dentelles de pierre,
    Le drapeau que le vent fouette, les minarets
    Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts,
    Les pignons tailladés que surmontent des anges
    Aux corps roides et longs, aux figures étranges,
    D'un fond clair ressortaient en noir ; l'Archevêché,
    Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,
    Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre
    S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre.
    - Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
    D'une maison du quai ; - l'air était doux ; les eaux
    Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague
    De la vieille cité berçait l'image vague ;
    Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
    Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.

    Théophile Gautier, Premières poésies, 1830-1832

    ********************************************************************

    Harmonie du soir

    Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
    Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
    Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
    Valse mélancolique et langoureux vertige !

    Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
    Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige ;
    Valse mélancolique et langoureux vertige !
    Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

    Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,
    Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
    Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
    Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

    Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
    Du passé lumineux recueille tout vestige !
    Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
    Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

    Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857

     

    *****************************************************************************

     

    Der Abend

    "Senke, strahlender Gott, die Fluren dürsten
    Nach erquickendem Tau, der Mensch verschmachtet,
    Matter ziehen die Rosse, senke den wagen hinab.

    Sehe, wer aus des Meeres krystallner Woge
    Lieblich lächelnd dir winkt! Erkennt dein Herz sie?
    Rascher fliegen die Rosse.
    Thetys, die göttliche, winkt.

    Schnell vom Wagen herab in ihre Arme
    Springt der Führer. Den Zaum ergreift Kupido.
    Stille halten die Rosse,
    Trinken die kühlende Flut.

    Auf dem Himmel herauf mit leisen Schritten
    Kommt die duftende Nacht; ihr folgt die süsse Liebe.
    Ruht und liebet! Phöbus, der Liebende, ruht."

     

    "Descends, dieu rayonnant… les campagnes aspirent après la rosée rafraîchissante, l’homme épuisé languit, tes coursiers fatigués se ralentissent… laisse ton char descendre !

     

    Vois qui, du sein de la mer aux flots de cristal, t’appelle par un sourire aimable ! Ton cœur la reconnaît-il ? Les coursiers volent plus rapides : c’est Téthys, c’est ta divine épouse qui t’appelle.

     

    Soudain, du char qu’il conduit, le dieu s’élance dans ses bras ; Cupidon saisit les rènes ; les coursiers s’arrêtent et boivent l’onde rafraîchissante.

     

    Au ciel, d’un pas léger, monte la nuit embaumée : le doux amour la suit. Reposez et aimez ! Phébus aime et repose."

    Friedrich von Schiller, Ballades, 1797

    **********************************************************************************

     

    "La maison du berger" (extrait)

    [...] Si ton corps frémissant des passions secrètes,
    S'indigne des regards, timide et palpitant ;
    S'il cherche à sa beauté de profondes retraites
    Pour la mieux dérober au profane insultant ;
    Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges,
    Si ton beau front rougit de passer dans les songes
    D'un impur inconnu qui te voit et t'entend,

    Pars courageusement, laisse toutes les villes ;
    Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin
    Du haut de nos pensers vois les cités serviles
    Comme les rocs fatals de l'esclavage humain.
    Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
    Libres comme la mer autour des sombres îles.
    Marche à travers les champs une fleur à la main.

    La Nature t'attend dans un silence austère ;
    L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs,
    Et le soupir d'adieu du soleil à la terre
    Balance les beaux lys comme des encensoirs.
    La forêt a voilé ses colonnes profondes,
    La montagne se cache, et sur les pâles ondes
    Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.

    Le crépuscule ami s'endort dans la vallée,
    Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon,
    Sous les timides joncs de la source isolée
    Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon,
    Se balance en fuyant dans les grappes sauvages,
    Jette son manteau gris sur le bord des rivages,
    Et des fleurs de la nuit entrouvre la prison. [...]

    Alfred de Vigny, Les Destinées, 1863

     

     


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