• Si le monde du travail intéresse au plus haut point certains peintres du 19ème, les loisirs (parties de campagne, canotage, fêtes) font aussi l'objet de leur attention. 

     

     

    peindre l'ordinaire: les loisirs...

     

    Edouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe, 1863

    2,08 m x 2,64 m, Musée d'Orsay, Paris

     

     

    peindre l'ordinaire: les loisirs...

    Claude Monet, Le déjeuner sur l'herbe (fragment de droite), 1865

    Musée d'Orsay, Paris 

     

     

    peindre l'ordinaire: les loisirs...

     

    Frédéric Bazille, Scène d'été ou les baigneurs, 1869

    160 × 160,7 cm, Cambridge, Massachusetts, Fogg Art Museum.

     

     

    peindre l'ordinaire: les loisirs...

     

    Pierre-Auguste Renoir, Le bal du moulin de la galette, 1876

    1,31 m x 1,75 m, Musée d'Orsay, Paris

     

     

    peindre l'ordinaire: les loisirs...

    Claude Monet, Régate à Argenteuil, vers 1872

    48 × 75 cm, Musée d'Orsay, Paris

     


    votre commentaire
  • Au 17ème siècle s'élabore, en France en particulier, une vision édifiante et morale de la peinture: l'art doit instruire, donner à voir des exemples nobles, en empruntant ses sujets à la mythologie, à l'histoire, ou à la Bible. A la même époque, en Hollande (on parle alors de Provinces-Unies), les peintres adoptent de petits formats et peignent la vie quotidienne, l'intimité. On parle de "scènes de genre". 

    Au 19ème siècle, en France, les artistes remettent en cause l'enseignement académique qui hiérarchise les genres picturaux et place au sommet la grande peinture, la peinture d'histoire. Les peintres sortent de leurs ateliers, peignent "sur le motif" des paysages, des paysans... Quand ils y retournent, ils consacrent de grands formats à ces scènes considérées comme mineures pour leur donner une dimension nouvelle et installer l'ordinaire au cœur de l'art. (NB: la question du format est essentielle pour comprendre des œuvres qui ont pu faire scandale au 19ème en France: on consacre normalement les grandes toiles aux grands sujets et peindre comme le fait Courbet presque grandeur nature des hommes et des femmes ordianires provoque incompréhension.) 

    Parfois, le peintre saisit un moment, le fixe dans un petit format; parfois, il l'auréole d'une grandeur presque sacrée. Panorama...

     

    peintre l'ordinaire: les travaux et les loisirs

     

    Johannes Vermeer, La Laitière, 1657–1658,

    46 cm x 41 cm, Rijksmuseum Amsterdam

     

     

    peintre l'ordinaire: les travaux et les loisirs

    Johannes Vermeer, La dentellière, 1669–1670

    24 cm x 21 cm, Musée du Louvre, Paris 

     

     

    peintre l'ordinaire: les travaux et les loisirs

    Rosa Bonheur, Labourage Nivernais, 1849

    H. 1,34 ; L. 2,6 m, Musée d'Orsay, Paris

     

     

    peintre l'ordinaire: les travaux et les loisirs

     

    Jean-François Millet, Des glaneuses, 1857, 

    84 cm x 1,12 m, Musée d'Orsay, Paris

     

    peintre l'ordinaire: les travaux et les loisirs

     

    Jean-François Millet, L'angélus, 1857–1859

    56 cm x 66 cm, Musée d'Orsay, Paris 

     

     

    peintre l'ordinaire: les travaux et les loisirs

    Jules Breton, Le rappel des glaneuses, 1859

    H. 90 ; L. 176 cm

     

     

    peintre l'ordinaire: les travaux des champs, les travaux des villes

    Gustave Caillebotte, Les raboteurs de parquet, 1875

    1,92 m x 1,46 m, Paris, Musée d'Orsay

     

     

    peintre l'ordinaire: les travaux des champs, les travaux des villes

    Edgar Degas, Les repasseuses, 1884-1886

    H. 76 ; L. 81,5 cm, Musée d'Orsay, Paris

     


    votre commentaire
  • L'expression de l'ennui devant la banalité du quotidien et l'aspiration à un ailleurs lumineux et paré de tous les charmes ont largement inspiré la poésie, du romantisme au début du vingtième siècle. Parcours entre spleen et désir d'extraordinaire. 

     

    Victor Hugo (1803-1885) "Rêverie", Les Orientales, 1828

     

                             Rêverie 

    Oh ! laissez-moi ! c'est l'heure où l'horizon qui fume

    Cache un front inégal sous un cercle de brume,

    L'heure où l'astre géant rougit et disparaît.

    Le grand bois jaunissant dore seul la colline.

    On dirait qu'en ces jours où l'automne décline,

    Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt.

     

    Oh ! qui fera surgir soudain, qui fera naître,

    Là-bas, - tandis que seul je rêve à la fenêtre

    Et que l'ombre s'amasse au fond du corridor,

    - Quelque ville mauresque, éclatante, inouïe,

    Qui, comme la fusée en gerbe épanouie,

    Déchire ce brouillard avec ses flèches d'or !

     

    Qu'elle vienne inspirer, ranimer, ô génies,

    Mes chansons, comme un ciel d'automne rembrunies,

    Et jeter dans mes yeux son magique reflet,

    Et longtemps, s'éteignant en rumeurs étouffées,

    Avec les mille tours de ses palais de fées,

    Brumeuse, denteler l'horizon violet

     

    Charles Baudelaire (1821-1867), "Moesta et errabunda", Les Fleurs du Mal, 1857

     

                   Moesta et errabunda

    Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe,

    Loin du noir océan de l'immonde cité,

    Vers un autre océan où la splendeur éclate,

    Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?

    Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe ?

     

    La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

    Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse

    Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,

    De cette fonction sublime de berceuse ?

    La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

     

    Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !

    Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !

    - Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe

    Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,

    Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

     

    Comme vous êtes loin, paradis parfumé,

    Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,

    Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,

    Où dans la volupté pure le coeur se noie !

    Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

     

    Mais le vert paradis des amours enfantines,

    Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,

    Les violons vibrant derrière les collines,

    Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,

    - Mais le vert paradis des amours enfantines,

     

    L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,

    Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?

    Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,

    Et l'animer encor d'une voix argentine,

    L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

     

    Stéphane Mallarmé (1842-1898), "Brise Marine" (écrit en 1865), Poésies, 1899

     

                   Brise marine

    La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

    Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

    D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

    Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,

    Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,

    Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

    Sur le vide papier que la blancheur défend,

    Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

    Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

    Lève l’ancre pour une exotique nature !

     

    Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,

    Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !

    Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,

    Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

    Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…

    Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

     

    Arthur Rimbaud (1854-1891), "Le bateau ivre" (écrit en 1871), Poésies, 1891

     

                Le bateau ivre

    Comme je descendais des Fleuves impassibles,

    Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

    Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

    Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

     

    J'étais insoucieux de tous les équipages,

    Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

    Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,

    Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

     

    Dans les clapotements furieux des marées,

    Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,

    Je courus ! Et les Péninsules démarrées

    N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

     

    La tempête a béni mes éveils maritimes.

    Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots

    Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,

    Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !

     

    Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,

    L'eau verte pénétra ma coque de sapin

    Et des taches de vins bleus et des vomissures

    Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

     

    Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

    De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,

    Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême

    Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

     

    Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

    Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,

    Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,

    Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

     

    Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

    Et les ressacs et les courants : je sais le soir,

    L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,

    Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

     

    J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,

    Illuminant de longs figements violets,

    Pareils à des acteurs de drames très antiques

    Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

     

    J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

    Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,

    La circulation des sèves inouïes,

    Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

     

    J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries

    Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,

    Sans songer que les pieds lumineux des Maries

    Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

     

    J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides

    Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux

    D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides

    Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

     

    J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses

    Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !

    Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,

    Et les lointains vers les gouffres cataractant !

     

    Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !

    Échouages hideux au fond des golfes bruns

    Où les serpents géants dévorés des punaises

    Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

     

    J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

    Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.

    - Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades

    Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

     

    Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,

    La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux

    Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes

    Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

     

    Presque île, ballottant sur mes bords les querelles

    Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.

    Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles

    Des noyés descendaient dormir, à reculons !

     

    Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

    Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,

    Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses

    N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

     

    Libre, fumant, monté de brumes violettes,

    Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

    Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,

    Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

     

    Qui courais, taché de lunules électriques,

    Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

    Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques

    Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

     

    Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

    Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

    Fileur éternel des immobilités bleues,

    Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

     

    J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

    Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

    - Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,

    Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

     

    Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. 

    Toute lune est atroce et tout soleil amer :

    L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.

    Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

     

    Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache

    Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

    Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche

    Un bateau frêle comme un papillon de mai.

     

    Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

    Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

    Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,

    Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

     

    Jules Laforgue (1860-1887), "Spleen", Le sang de la terre, posth. 1901

     

                Spleen

    Tout m'ennuie aujourd'hui. J'écarte mon rideau.

    En haut ciel gris rayé d'une éternelle pluie.

    En bas la rue où dans une brume de suie

    Des ombres vont, glissant parmi les flaques d'eau.

     

    Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,

    Et machinalement sur la vitre ternie

    Je fais du bout du doigt de la calligraphie.

    Bah! sortons, je verrai peut-être du nouveau.

     

    Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.

    Des fiacres, de la boue, et l'averse toujours...

    Puis le soir et le gazet je rentre à pas lourds...

     

    Je mange, et bâille, et lis, rien ne me passionne...

    Bah ! Couchons-nous. - Minuit. Une heure. Ah ! chacun dort !

    Seul je ne puis dormir et je m'ennuie encor.

                                                            7 novembre 1880

     

    Victor Segalen (1878-1919), "Perdre le midi quotidien", Stèles, 1912

     

    de l'ennui au désir d'ailleurs


    votre commentaire
  • J'emprunte le titre de ce billet à une chanson de Juliette (album Rimes féminines) que l'on peut écouter aisément sur des sites de streaming légal et gratuit. Voici d'ailleurs les paroles de la chanson: 

    { Jingle pub :

    Entrez, la fête est permanente

    Et les affaires affriolantes

    Ici, c'est comme au cinéma

    Où tout séduit, où tout enchante

    C'est comme ça à Consorama }

     

    Allons-y, Madame, c'est à nous

    Un "Minidur", un "Maximou"

    La compil' de Michel Sardou

    Six côtes de veau, six tartes aux fraises

    Une crème de jour, une crème anglaise

    Des microtampons "Femme à l'Aise"

    Notre menu gourmand "Taïaut"

    Pour le clebs et pour les marmots

    Nos délicieux bonbons fluo

    La choucroute allégée "Sveltesse"

    Le détartrant "Baignoire en Liesse"

     

    {Voix off:

    Merde, plus de ruban, la troisième caisse

    Crie S.O.S. }

     

    Reprenons, Madame, l'addition

    La promo d'hier en promotion

    Et le deux-en-un "Séduction"

    Vous jouissez de l'offre explosive

    Pour six packs de "Blancheur Active"

    L'abonnement à "Tévélessive"

    Trois cubis de Sexy-Cola

    Des rollmops farcis d'harissa

     

    {Voix off:

    Où se fourrent-ils tout ça ? }

     

    Vingt yaourts certifiés sans vache

    Un magnum de Château-qui-Tache

    Le déodorant "Superflash"

    Et cent-vingts rouleaux de papier-cul

     

    {Voix off:

    Ah ! Bon tout de même, ils évacuent !

    N'oubliez pas votre reçu !

    Merci, Madame }

     

    {Jingle pub:

    Allons, vite, sautez sur l'aubaine

    Demain, c'est sûr, viendront la peine,

    Le chaos, la Bérézina

    Alors, stockez nos spécimens

    Garantis par Consorama }

     

    Mesdames, Messieurs, ne poussons pas

    Nous disons donc une omerta

    Et l'assortiment de fatwa

    Le lot des petites choses du sexe

    Assorti de la mise à l'index

    D'un pape certifié sans latex

    Rabais sur l'idéologie

    Marx et Mao en effigie

    Sacrifiés, rayon nostalgie

    Et, pour satisfaire le public,

    Notre pensée en taille unique

    Réduite à l'écran cathodique

     

    {Voix off:

    C'est si ludique }

     

    Quelques tripoteurs d'inconscient,

    Des gourous du plus bel orient

    Au stand des escrocs et voyants

    Des bocaux de haine à ras bord

    Vieille recette et nouveau décor

    -L'étiquette à flamme tricolore !-

    Rallye-massacre en méhari

    Le tiers-monde pour un sac de riz

    Et de nombreux prix

    En prime, un virus opiniâtre

    Quelques back-rooms pour s'y ébattre

    Et notre grande baisse sur les T4

    Tout le nécessaire, prix fabricant

    Pour bien danser sur le volcan

    Vous pouvez laisser vot' chèque en blanc

     

    {Jingle pub:

    Profitez de notre quinzaine

    Déjà le caddie vous entraîne

    Vivez la vie en grand format

    Vous êtes les rois, vous êtes les reines

    Du royaume de Consorama }

     

     

     

     

     

     


    votre commentaire
  • Le poète, quand il s'engage à travers l'écriture, se sent souvent le devoir d'entretenir la mémoire collective.

    C'est, par exemple, le cas de Victor Hugo dans "Souvenir de la nuit du 4".  Le poème est extrait du  recueil Les Châtiments (1853).  Louis-Napoléon Bonaparte est le neveu de Napoléon 1er. Il devient président de la deuxième République le 10 décembre 1848. À cette époque, Victor Hugo soutient cet homme de gauche proche du peuple qu’est Louis-Napoléon Bonaparte. La Constitution rend impossible la réélection du président. Ne parvenant pas à réformer la Constitution pour se faire réélire (à cause de l’opposition de l’Assemblée législative), Louis-Napoléon Bonaparte réalise un coup d’État le 2 décembre 1851. Deux jours plus tard, un soulèvement populaire est réprimé dans le sang (300 à 400 victimes). « Souvenir de la nuit du 4 » évoque cette journée sanglante. À peine un an plus tard, le 2 décembre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte est sacré empereur. L’empire de Napoléon III ne prendra fin qu’en septembre 1870 avec la capitulation de Sedan (guerre contre les Prussiens). Opposé à l'empire, Victor Hugo est contraint de s’enfuir sous une fausse identité, et choisit de s'exiler durant 19 ans.

    L'enfant avait reçu deux balles dans la tête.
    Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;
    On voyait un rameau bénit sur un portrait.
    Une vieille grand-mère était là qui pleurait.
    Nous le déshabillions en silence. Sa bouche,
    Pâle, s'ouvrait ; la mort noyait son oeil farouche ;
    Ses bras pendants semblaient demander des appuis.
    Il avait dans sa poche une toupie en buis.
    On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.
    Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?
    Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.
    L'aïeule regarda déshabiller l'enfant,
    Disant : - comme il est blanc ! approchez donc la lampe.
    Dieu ! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe ! -
    Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.
    La nuit était lugubre ; on entendait des coups
    De fusil dans la rue où l'on en tuait d'autres.
    - Il faut ensevelir l'enfant, dirent les nôtres.
    Et l'on prit un drap blanc dans l'armoire en noyer.
    L'aïeule cependant l'approchait du foyer
    Comme pour réchauffer ses membres déjà roides.
    Hélas ! ce que la mort touche de ses mains froides
    Ne se réchauffe plus aux foyers d'ici-bas !
    Elle pencha la tête et lui tira ses bas,
    Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.
    - Est-ce que ce n'est pas une chose qui navre !
    Cria-t-elle ; monsieur, il n'avait pas huit ans !
    Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.
    Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre,
    C'est lui qui l'écrivait. Est-ce qu'on va se mettre
    A tuer les enfants maintenant ? Ah ! mon Dieu !
    On est donc des brigands ! Je vous demande un peu,
    Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre !
    Dire qu'ils m'ont tué ce pauvre petit être !
    Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus.
    Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus.
    Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte ;
    Cela n'aurait rien fait à monsieur Bonaparte
    De me tuer au lieu de tuer mon enfant ! -
    Elle s'interrompit, les sanglots l'étouffant,
    Puis elle dit, et tous pleuraient près de l'aïeule :
    - Que vais-je devenir à présent toute seule ?
    Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd'hui.
    Hélas ! je n'avais plus de sa mère que lui.
    Pourquoi l'a-t-on tué ? Je veux qu'on me l'explique.
    L'enfant n'a pas crié vive la République. -

    Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas,
    Tremblant devant ce deuil qu'on ne console pas.

    Vous ne compreniez point, mère, la politique.
    Monsieur Napoléon, c'est son nom authentique,
    Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;
    Il lui convient d'avoir des chevaux, des valets,
    De l'argent pour son jeu, sa table, son alcôve,
    Ses chasses ; par la même occasion, il sauve
    La famille, l'église et la société ;
    Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l'été,
    Où viendront l'adorer les préfets et les maires ;
    C'est pour cela qu'il faut que les vieilles grand-mères,
    De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,
    Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.

    Au 20è siècle, en France, de nombreux poètes entreprennent de témoigner, ou de garder la trace des exactions commises par les Nazis. Ainsi le poème de Jean Tardieu intitulé "Oradour". Le 10 juin 1944, la population toute entière, hommes, femmes, enfants, vieillards, d'un paisible village limousin, Oradour-sur-Glane, est exterminée sans raison par une division SS qui se replie vers le centre de la France alors que les alliés viennent de débarquer en Normandie.  Le poète écrit ceci:

    Oradour n'a plus de femmes
    Oradour n'a plus un homme
    Oradour n'a plus de feuilles
    Oradour n'a plus de pierres
    Oradour n'a plus d'église
    Oradour n'a plus d'enfants

    Plus de fumée plus de rires
    Plus de toîts plus de greniers
    Plus de meules plus d'amour
    Plus de vin plus de chansons.

    Oradour, j'ai peur d'entendre
    Oradour, je n'ose pas
    Approcher de tes blessures
    De ton sang de tes ruines,
    je ne peux je ne peux pas
    Voir ni entendre ton nom.

    Oradour je crie et hurle
    Chaquefois qu'un coeur éclate
    Sous les coups des assassins
    Une tête épouvantée
    Deux yeux larges deux yeux rouges
    Deux yeux graves deux yeux grands
    Comme la nuit la folie
    Deux yeux de petits enfants:
    Ils ne me quitteront pas.

    Oradour je n'ose plus
    Lire ou prononcer ton nom.

    Oradour honte des hommes
    Oradour honte éternelle
    Nos coeurs ne s'apaiseront
    Que par la pire vengeance
    Haine et honte pour toujours.

    Oradour n'a plus de forme
    Oradour, femmes ni hommes
    Oradour n'a plus d'enfants
    Oradour n'a plus de feuilles
    Oradour n'a plus d'église
    Plus de fumées plus de filles
    Plus de soirs ni de matins
    Plus de pleurs ni de chansons.

    Oradour n'est plus qu'un cri
    Et c'est bien la pire offense
    Au village qui vivait
    Et c'est bien la pire honte
    Que de n'être plus qu'un cri,
    Nom de la haine des hommes
    Nom de la honte des hommes
    Le nom de notre vengeance
    Qu'à travers toutes nos terres
    On écoute en frissonnant,
    Une bouche sans personne,
    Qui hurle pour tous les temps.

    (pour en savoir plus sur Oradour-sur-Glane: http://www.oradour.org/ )

    Le 22 octobre 1941, René Guy Cadou assiste à l’arrivée de trois des « fusillés de Châteaubriant » au cimetière de Saint-Aubin-des-Châteaux : en représailles à l’exécution d’un lieutenant allemand par la Résistance, vingt-sept prisonniers du camp de Châteaubriant ont été fusillés. Bouleversé, Cadou écrit le poème « Les Fusillés de Châteaubriant », qui paraîtra dans le recueil Pleine Poitrine publié en 1946.

    Ils sont appuyés contre le ciel
    Ils sont une trentaine appuyés contre le ciel,
    Avec toute la vie derrière eux
    Ils sont pleins d’étonnement pour leur épaule
    Qui est un monument d’amour

    Ils n’ont pas de recommandation à se faire
    Parce qu’ils ne se quitteront jamais plus
    L’un d’eux pense à un petit village
    Où il allait à l’école
    Un autre est assis à sa table
    Et ses amis tiennent ses mains
    Ils ne sont déjà plus du pays dont ils rêvent
    Ils sont bien au dessus de ces hommes
    Qui les regardent mourir
    Il y a entre eux la différence du martyre
    Parce que le vent est passé là où ils chantent
    Et leur seul regret est que ceux
    Qui vont les tuer n’entendent pas
    Le bruit énorme des paroles
    Ils sont exacts au rendez-vous
    Ils sont même en avance sur les autres
    Pourtant ils disent qu’ils ne sont plus des apôtres
    Et que tout est simple
    Et que la mort surtout est une chose simple
    Puisque toute liberté se survit.

    strophes pour se souvenir...

    En 1955, à l’occasion de l’inauguration d’une rue « Groupe Manouchian » à Paris, Louis Aragon écrit le poème « Strophes pour se souvenir », dans lequel il rend hommage à ces résistants « étrangers » arrêtés par les Allemands et fusillés le 21 février 1944. Onze ans après la fin du conflit, l’heure n’est plus à la lutte mais au devoir de mémoire.

    Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
    Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
    Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
    Vous vous étiez servis simplement de vos armes
    La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

    Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
    Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
    L’affiche qui semblait une tache de sang
    Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
    Y cherchait un effet de peur sur les passants

    Nul ne semblait vous voir français de préférence
    Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
    Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
    Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
    Et les mornes matins en étaient différents

    Tout avait la couleur uniforme du givre
    À la fin février pour vos derniers moments
    Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
    Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
    Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

    Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
    Adieu la vie adieu la lumière et le vent
    Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
    Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
    Quand tout sera fini plus tard en Erivan

    Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
    Que la nature est belle et que le cœur me fend
    La justice viendra sur nos pas triomphants
    Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
    Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

    Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
    Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
    Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
    Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
    Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

     


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique