• de l'ennui au désir d'ailleurs

    L'expression de l'ennui devant la banalité du quotidien et l'aspiration à un ailleurs lumineux et paré de tous les charmes ont largement inspiré la poésie, du romantisme au début du vingtième siècle. Parcours entre spleen et désir d'extraordinaire. 

     

    Victor Hugo (1803-1885) "Rêverie", Les Orientales, 1828

     

                             Rêverie 

    Oh ! laissez-moi ! c'est l'heure où l'horizon qui fume

    Cache un front inégal sous un cercle de brume,

    L'heure où l'astre géant rougit et disparaît.

    Le grand bois jaunissant dore seul la colline.

    On dirait qu'en ces jours où l'automne décline,

    Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt.

     

    Oh ! qui fera surgir soudain, qui fera naître,

    Là-bas, - tandis que seul je rêve à la fenêtre

    Et que l'ombre s'amasse au fond du corridor,

    - Quelque ville mauresque, éclatante, inouïe,

    Qui, comme la fusée en gerbe épanouie,

    Déchire ce brouillard avec ses flèches d'or !

     

    Qu'elle vienne inspirer, ranimer, ô génies,

    Mes chansons, comme un ciel d'automne rembrunies,

    Et jeter dans mes yeux son magique reflet,

    Et longtemps, s'éteignant en rumeurs étouffées,

    Avec les mille tours de ses palais de fées,

    Brumeuse, denteler l'horizon violet

     

    Charles Baudelaire (1821-1867), "Moesta et errabunda", Les Fleurs du Mal, 1857

     

                   Moesta et errabunda

    Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe,

    Loin du noir océan de l'immonde cité,

    Vers un autre océan où la splendeur éclate,

    Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?

    Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe ?

     

    La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

    Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse

    Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,

    De cette fonction sublime de berceuse ?

    La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

     

    Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !

    Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !

    - Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe

    Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,

    Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

     

    Comme vous êtes loin, paradis parfumé,

    Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,

    Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,

    Où dans la volupté pure le coeur se noie !

    Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

     

    Mais le vert paradis des amours enfantines,

    Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,

    Les violons vibrant derrière les collines,

    Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,

    - Mais le vert paradis des amours enfantines,

     

    L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,

    Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?

    Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,

    Et l'animer encor d'une voix argentine,

    L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

     

    Stéphane Mallarmé (1842-1898), "Brise Marine" (écrit en 1865), Poésies, 1899

     

                   Brise marine

    La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

    Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

    D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

    Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,

    Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,

    Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

    Sur le vide papier que la blancheur défend,

    Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

    Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

    Lève l’ancre pour une exotique nature !

     

    Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,

    Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !

    Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,

    Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

    Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…

    Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

     

    Arthur Rimbaud (1854-1891), "Le bateau ivre" (écrit en 1871), Poésies, 1891

     

                Le bateau ivre

    Comme je descendais des Fleuves impassibles,

    Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

    Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

    Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

     

    J'étais insoucieux de tous les équipages,

    Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

    Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,

    Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

     

    Dans les clapotements furieux des marées,

    Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,

    Je courus ! Et les Péninsules démarrées

    N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

     

    La tempête a béni mes éveils maritimes.

    Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots

    Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,

    Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !

     

    Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,

    L'eau verte pénétra ma coque de sapin

    Et des taches de vins bleus et des vomissures

    Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

     

    Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

    De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,

    Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême

    Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

     

    Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

    Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,

    Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,

    Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

     

    Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

    Et les ressacs et les courants : je sais le soir,

    L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,

    Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

     

    J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,

    Illuminant de longs figements violets,

    Pareils à des acteurs de drames très antiques

    Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

     

    J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

    Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,

    La circulation des sèves inouïes,

    Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

     

    J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries

    Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,

    Sans songer que les pieds lumineux des Maries

    Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

     

    J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides

    Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux

    D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides

    Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

     

    J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses

    Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !

    Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,

    Et les lointains vers les gouffres cataractant !

     

    Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !

    Échouages hideux au fond des golfes bruns

    Où les serpents géants dévorés des punaises

    Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

     

    J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

    Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.

    - Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades

    Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

     

    Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,

    La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux

    Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes

    Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

     

    Presque île, ballottant sur mes bords les querelles

    Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.

    Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles

    Des noyés descendaient dormir, à reculons !

     

    Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

    Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,

    Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses

    N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

     

    Libre, fumant, monté de brumes violettes,

    Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

    Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,

    Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

     

    Qui courais, taché de lunules électriques,

    Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

    Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques

    Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

     

    Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

    Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

    Fileur éternel des immobilités bleues,

    Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

     

    J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

    Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

    - Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,

    Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

     

    Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. 

    Toute lune est atroce et tout soleil amer :

    L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.

    Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

     

    Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache

    Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

    Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche

    Un bateau frêle comme un papillon de mai.

     

    Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

    Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

    Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,

    Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

     

    Jules Laforgue (1860-1887), "Spleen", Le sang de la terre, posth. 1901

     

                Spleen

    Tout m'ennuie aujourd'hui. J'écarte mon rideau.

    En haut ciel gris rayé d'une éternelle pluie.

    En bas la rue où dans une brume de suie

    Des ombres vont, glissant parmi les flaques d'eau.

     

    Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,

    Et machinalement sur la vitre ternie

    Je fais du bout du doigt de la calligraphie.

    Bah! sortons, je verrai peut-être du nouveau.

     

    Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.

    Des fiacres, de la boue, et l'averse toujours...

    Puis le soir et le gazet je rentre à pas lourds...

     

    Je mange, et bâille, et lis, rien ne me passionne...

    Bah ! Couchons-nous. - Minuit. Une heure. Ah ! chacun dort !

    Seul je ne puis dormir et je m'ennuie encor.

                                                            7 novembre 1880

     

    Victor Segalen (1878-1919), "Perdre le midi quotidien", Stèles, 1912

     

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