• Chevelures

     

    Dante Gabriel Rossetti, Lady Lilith, 1866-68 ,

    huile sur toile, 97,8 cm x 85,1 cm, Delaware Art Museum

     

                       Les cheveux

    Le flot de ses cheveux a baisé le soleil :

    Il en est demeuré rouge comme une aurore.

    Il brille sur la tête auguste et la décore

    Comme un ruisseau coulant dans un pays vermeil.

     

    Les profonds cheveux bruns embaument le sommeil ;

    Les cheveux blonds sont doux ; un miel exquis les dore ;

    Mais les roux sont plus beaux et plus puissants encore,

    Et leur rayonnement aux flammes est pareil.

     

    Ondes au cours puissant où mon désir s'abreuve,

    Ruisselez et roulez éparses comme un fleuve,

    Et faites à la chair un linceul endormant.

     

    Je veux sur le lit blanc des tièdes encolures,

    Comme un noyé, comme un lascif, éperdument

    Plonger mes mains dans l'or vivant des chevelures.

    Albert Mérat (1840-1909), L'idole, 1869.

     

                   La chevelure

    Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !

    Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !

    Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure

    Des souvenirs dormant dans cette chevelure,

    Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !

     

    La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,

    Tout un monde lointain, absent, presque défunt,

    Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !

    Comme d'autres esprits voguent sur la musique,

    Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

     

    J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,

    Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;

    Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !

    Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve

    De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

     

    Un port retentissant où mon âme peut boire

    A grands flots le parfum, le son et la couleur ;

    Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,

    Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire

    D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.

     

    Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse

    Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;

    Et mon esprit subtil que le roulis caresse

    Saura vous retrouver, ô féconde paresse,

    Infinis bercements du loisir embaumé !

     

    Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,

    Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;

    Sur les bords duvetés de vos mèches tordues

    Je m'enivre ardemment des senteurs confondues

    De l'huile de coco, du musc et du goudron.

     

    Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde

    Sèmera le rubis, la perle et le saphir,

    Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !

    N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde

    Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

    Charles Baudelaire (1821-1867), Les Fleurs du Mal, 1861

     

    Chevelures

    Edvard Munch (1863-1944), Les Amants dans les Vagues, 1896, lithographie

     

                                        Un hémisphère dans une chevelure

    Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.

    Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.

    Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

    Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur. 

    Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

    Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m’enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco.

    Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

    Charles Baudelaire (1821-1867), Le Spleen de Paris, 1869

     

    AS Dragon, "Un hémisphère dans une chevelure"

     

    Chevelures

    Gustav Klimt, Serpents d'eau II, 1904-07

    huile sur toile, 80 x 145 cm

     

                          La Chevelure (extrait)

    [...] Oh ! je plains ceux qui ne connaissent pas cette lune de miel du collectionneur avec le bibelot qu’il vient d’acheter. On le caresse de l’œil et de la main comme s’il était de chair ; on revient à tout moment près de lui, on y pense toujours, où qu’on aille, quoi qu’on fasse. Son souvenir aimé vous suit dans la rue, dans le monde, partout ; et quand on rentre chez soi, avant même d’avoir ôté ses gants et son chapeau, on va le contempler avec une tendresse d’amant.

    Vraiment, pendant huit jours, j’adorai ce meuble. J’ouvrai à chaque instant ses portes, ses tiroirs ; je le maniais avec ravissement, goûtant toutes les joies intimes de la possession.

    Or, un soir, je m’aperçus, en tâtant l’épaisseur d’un panneau, qu’il devait y avoir là une cachette. Mon cœur se mit à battre, et je passai la nuit à chercher le secret sans le pouvoir découvrir.

    J’y parvins le lendemain en enfonçant une lame dans une fente de la boiserie. Une planche glissa et j’aperçus, étalée sur un fond de velours noir, une merveilleuse chevelure de femme !

    Oui, une chevelure, une énorme natte de cheveux blonds, presque roux, qui avaient dû être coupés contre la peau, et liés par une corde d’or.

    Je demeurai stupéfait, tremblant, troublé ! Un parfum presque insensible, si vieux qu’il semblait l’âme d’une odeur, s’envolait de ce tiroir mystérieux et de cette surprenante relique.

    Je la pris, doucement, presque religieusement, et je la tirai de sa cachette. Aussitôt elle se déroula, répandant son flot doré qui tomba jusqu’à terre, épais et léger, souple et brillant comme la queue en feu d’une comète.

    Une émotion étrange me saisit. Qu’était-ce que cela ? Quand ? comment ? pourquoi ces cheveux avaient-ils été enfermés dans ce meuble ? Quelle aventure, quel drame cachait ce souvenir ? Qui les avait coupés ? un amant, un jour d’adieu ? un mari, un jour de vengeance ? ou bien celle qui les avait portés sur son front, un jour de désespoir ?

    Etait-ce à l’heure d’entrer au cloître qu’on avait jeté là cette fortune d’amour, comme un gage laissé au monde des vivants ? Etait-ce à l’heure de la clouer dans la tombe, la jeune et belle morte, que celui qui l’adorait avait gardé la parure de sa tête, la seule chose qu’il pût conserver d’elle, la seule partie vivante de sa chair qui ne dût point pourrir, la seule qu’il pouvait aimer encore et caresser, et baiser dans ses rages de douleur ?

    N’était-ce point étrange que cette chevelure fût demeurée ainsi, alors qu’il ne restait plus une parcelle du corps dont elle était née ?

    Elle me coulait sur les doigts, me chatouillait la peau d’une caresse singulière, d’une caresse de morte. Je me sentais attendri comme si j’allais pleurer.

    Je la gardai longtemps, longtemps en mes mains, puis il me sembla qu’elle m’agitait, comme si quelque chose de l’âme fût resté caché dedans. Et je la remis sur le velours terni par le temps, et je repoussai le tiroir, et je refermai le meuble, et je m’en allai par les rues pour rêver.

    [...]

    Guy de Maupassant (1850-1893), La Chevelure, 1884

     

         La fille aux cheveux de lin

    Sur la luzerne en fleur assise,

    Qui chante dès le frais matin ?

    C'est la fille aux cheveux de lin,

    La belle aux lèvres de cerise.

     

    L'amour, au clair soleil d'été,

    Avec l'alouette a chanté.

     

    Ta bouche a des couleurs divines,

    Ma chère, et tente le baiser !

    Sur l'herbe en fleur veux-tu causer,

    Fille aux cils longs, aux boucles fines ?

     

    L'amour, au clair soleil d'été,

    Avec l'alouette a chanté.

     

    Ne dis pas non, fille cruelle !

    Ne dis pas oui ! J'entendrai mieux

    Le long regard de tes grands yeux

    Et ta lèvre rose, ô ma belle !

     

    L'amour, au clair soleil d'été,

    Avec l'alouette a chanté.

     

    Adieu les daims, adieu les lièvres

    Et les rouges perdrix ! Je veux

    Baiser le lin de tes cheveux,

    Presser la pourpre de tes lèvres !

     

    L'amour, au clair soleil d'été,

    Avec l'alouette a chanté.

    Charles Leconte Lisle (1818-1894), Poèmes antiques, édition de 1874

     

    Claude Debussy, "La fille aux cheveux de lin" (version pour  harpe)

     

     


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  • De Charleville à Buenos Aires en passant par Paris, l'iconique poète s'affiche sur les murs... Convenons que cet article manque de la rigueur intellectuelle qui devrait s'imposer dans ces pages: les images ne sont pas sourcées. Mais que font les sources à Rimbaud, le chantre de la "liberté libre" (argument fallacieux!)

    Rimbaud sur les murs

     

    Rimbaud sur les murs

     

    Rimbaud sur les murs

     

    Rimbaud sur les murs

     

    Rimbaud sur les murs

     

    Rimbaud sur les murs

    Rimbaud sur les murs

     

     

    Rimbaud sur les murs

     

    Rimbaud sur les murs

     

    Rimbaud sur les murs

     

     

    Rimbaud sur les murs

     

     

    Rimbaud sur les murs

     

     

    Rimbaud sur les murs

     


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  • Un poème extrait des Contemplations qui n'est pas sans se souvenir des chansons populaires? 

     

    Elle était déchaussée, elle était décoiffée,

    Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;

    Moi qui passais par là, je crus voir une fée,

    Et je lui dis : Veux-tu t'en venir dans les champs ?

     

    Elle me regarda de ce regard suprême

    Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,

    Et je lui dis : Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,

    Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

     

    Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive ;

    Elle me regarda pour la seconde fois,

    Et la belle folâtre alors devint pensive.

    Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

     

    Comme l'eau caressait doucement le rivage !

    Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,

    La belle fille heureuse, effarée et sauvage,

    Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

     

    Une chanson populaire ancienne attestée au 18ème :

     

     

    Aux marches du palais.

    Aux marches du palais.

    Y a une tant belle fille, Lonla,

    Y a une tant belle fille.

     

    Elle a tant d'amoureux.

    Elle a tant d'amoureux.

    Qu'elle ne sait lequel prendre, Lonla.

    Qu'elle ne sait lequel prendre.

     

    C'est un p'tit cordonnier.

    C'est un p'tit cordonnier.

    Qu'a z'eu la préférence, Lonla.

    Qu'a z'eu la préférence.

     

    C'est en la l'y chaussant.

    C'est en la l'y chaussant.

    Qu'il y fit sa demande, Lonla.

    Qu'il y fit sa demande.

     

    La belle si tu voulais.

    La belle si tu voulais.

    Nous dormirions ensemble, Lonla.

    Nous dormirions ensemble.

    Dans un grand lit carré.

    Dans un grand lit carré.

    Couvert de teille blanche, Lonla.

    Couvert de teille blanche.

     

    Aux quatre coins du lit.

    Aux quatre coins du lit.

    Un bouquet de pervenches, Lonla.

    Un bouquet de pervenches.

     

    Dans le mitan du lit.

    Dans le mitan du lit.

    La rivière est profonde, Lonla.

    La rivière est profonde.

     

    Tous les chevaux du Roi.

    Tous les chevaux du Roi.

    Pourraient y boire ensemble, Lonla.

    Pourraient y boire ensemble.

     

    Et nous y dormirions.

    Et nous y dormirions.

    Jusqu'à la fin du monde, Lonla.

    Jusqu'à la fin du monde.


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  • Difficile d'aborder ici l'engagement du poète. Pensionné par la monarchie au début de sa carrière, d'abord séduit par Louis-Napoléon Bonaparte avant d’exécrer Napoléon III, sensible à la cause des enfants, farouchement opposé à la peine de mort, défenseur du suffrage universel, pair de France, député, sénateur, exilé ou "assis" (terme emprunté à Rimbaud), auteur des Misérables, mais favorable à la colonisation... Par ailleurs, on sent bien ici que l'oeuvre de Hugo forme un tout cohérent: poésie, romans, théâtre, discours politiques abordent les mêmes thèmes avec le même sens de l'image et du rythme. On ne s'en tiendra donc pas à l'oeuvre poétique, mais on traitera également des différents genres abordés par l'auteur. 

     

     

     

    L'auteur s'adresse à "ceux qui jugent et qui condamnent" et remet en cause l'idée selon laquelle la peine de mort permet de faire des exemples qui décourageraient les criminels. 

     Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l’exemple. – Il faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter ! — Voilà bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d’abord qu’il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu’il est le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n’a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint-Pol, immédiatement après l’exécution d’un incendiaire nommé Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l’échafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez.

    Que si, malgré l’expérience, vous tenez à votre théorie routinière de l’exemple, alors rendez-nous le seizième siècle, soyez vraiment formidables, rendez-nous la variété des supplices, rendez-nous Farinacci, rendez-nous les tourmenteurs-jurés, rendez-nous le gibet, la roue, le bûcher, l’estrapade, l’essorillement, l’écartèlement, la fosse à enfouir vif, la cuve à bouillir vif ; rendez-nous, dans tous les carrefours de Paris, comme une boutique de plus ouverte parmi les autres, le hideux étal du bourreau, sans cesse garni de chair fraîche. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de pierre, ses brutes assises, ses caves à ossements, ses poutres, ses crocs, ses chaînes, ses brochettes de squelettes, son éminence de plâtre tachetée de corbeaux, ses potences succursales, et l’odeur du cadavre que par le vent du nord-est il répand à larges bouffées sur tout le faubourg du Temple. Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce gigantesque appentis du bourreau de Paris. À la bonne heure ! Voilà de l’exemple en grand. Voilà de la peine de mort bien comprise. Voilà un système de supplices qui a quelque proportion. Voilà qui est horrible, mais qui est terrible.

    Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de commerce, on prend un contrebandier sur la côte de Douvres, on le pend pour l’exemple, pour l’exemple on le laisse accroché au gibet ; mais, comme les intempéries de l’air pourraient détériorer le cadavre, on l’enveloppe soigneusement d’une toile enduite de goudron, afin d’avoir à le renouveler moins souvent. Ô terre d’économie ! goudronner les pendus !

    Cela pourtant a encore quelque logique. C’est la façon la plus humaine de comprendre la théorie de l’exemple.

    Mais vous, est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un exemple quand vous égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le plus désert des boulevards extérieurs ? En Grève, en plein jour, passe encore ; mais à la barrière Saint-Jacques ! mais à huit heures du matin ! Qui est-ce qui passe là ? Qui est-ce qui va là ? Qui est-ce qui sait que vous tuez un homme là ? Qui est-ce qui se doute que vous faites un exemple là ? Un exemple pour qui ? Pour les arbres du boulevard, apparemment.

    Ne voyez-vous donc pas que vos exécutions publiques se font en tapinois ? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? Que vous avez peur et honte de votre œuvre ? Que vous balbutiez ridiculement votre discite justitiam moniti ? Qu’au fond vous êtes ébranlés, interdits, inquiets, peu certains d’avoir raison, gagnés par le doute général, coupant des têtes par routine et sans trop savoir ce que vous faites ? Ne sentez-vous pas au fond du cœur que vous avez tout au moins perdu le sentiment moral et social de la mission de sang que vos prédécesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une conscience si tranquille ? La nuit, ne retournez-vous pas plus souvent qu’eux la tête sur votre oreiller ? D’autres avant vous ont ordonné des exécutions capitales, mais ils s’estimaient dans le droit, dans le juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge ; Élie de Thorrette se croyait un juge ; Laubardemont, La Reynie et Laffemas eux-mêmes se croyaient des juges ; vous, dans votre for intérieur, vous n’êtes pas bien sûrs de ne pas être des assassins !

    Vous quittez la Grève pour la barrière Saint-Jacques, la foule pour la solitude, le jour pour le crépuscule. Vous ne faites plus fermement ce que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je !

    Toutes les raisons pour la peine de mort, les voilà donc démolies. Voilà tous les syllogismes de parquets mis à néant. Tous ces copeaux de réquisitoires, les voilà balayés et réduits en cendres. Le moindre attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements.

    Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des têtes, à nous jurés, à nous hommes, en nous adjurant d’une voix caressante au nom de la société à protéger, de la vindicte publique à assurer, des exemples à faire. Rhétorique, ampoule, et néant que tout cela ! un coup d’épingle dans ces hyperboles, et vous les désenflez. Au fond de ce doucereux verbiage, vous ne trouvez que dureté de cœur, cruauté, barbarie, envie de prouver son zèle, nécessité de gagner ses honoraires. Taisez-vous, mandarins ! Sous la patte de velours du juge on sent les ongles du bourreau.

    Le dernier jour d'un condamné, extrait de la préface, 1829

     

     

     

    Dans le poème suivant, Hugo revient sur les massacres perpétrés sur l'île de Chio (Scio) en pleine guerre d'indépendance de la Grèce. Ce poème semble faire écho à une toile de Delacroix qui, en 1824, revenait sur les exactions commises par l'armée ottomane contre la population grecque de cette île. 

    Victor Hugo, poète engagé

    Eugène Delacroix, Scène des massacres de Scio, 1824

    huile sur toile, 419 × 354 cm, Musée du Louvre, Paris

     

    L'enfant

                        O horror ! horror ! horror !

                        Shakespeare. Macbeth.

     

    Les turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.

    Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,

    Chio, qu’ombrageaient les charmilles,

    Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,

    Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois

    Un chœur dansant de jeunes filles.

     

    Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,

    Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,

    Courbait sa tête humiliée ;

    Il avait pour asile, il avait pour appui

    Une blanche aubépine, une fleur, comme lui

    Dans le grand ravage oubliée.

     

    Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !

    Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus

    Comme le ciel et comme l’onde,

    Pour que dans leur azur, de larmes orageux,

    Passe le vif éclair de la joie et des jeux,

    Pour relever ta tête blonde,

     

    Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner

    Pour rattacher gaîment et gaîment ramener

    En boucles sur ta blanche épaule

    Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,

    Et qui pleurent épars autour de ton beau front,

    Comme les feuilles sur le saule ?

     

    Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?

    Est-ce d’avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,

    Qui d’Iran borde le puits sombre ?

    Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,

    Qu’un cheval au galop met, toujours en courant,

    Cent ans à sortir de son ombre ?

     

    Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,

    Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,

    Plus éclatant que les cymbales ?

    Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?

    — Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,

    Je veux de la poudre et des balles.

    Les Orientales, 1829

     

     

     

    Dans l'extrait qui suit, Hugo est député et s'adresse à ses collègues de l'Assemblée Nationale lors de discussion préparatoires à un projet de loi dont les dispositions notamment imposaient, pour être électeur, de résider trois ans au même endroit. La loi aura pour effet de réduire le nombre des électeurs de près de trois millions.

    Méditez ceci, en effet : sur cette terre d’égalité et de liberté, tous les hommes respirent le même air et le même droit. ( Mouvement. ) Il y a dans l’année un jour où celui qui vous obéit se voit votre pareil, où celui qui vous sert se voit votre égal, où chaque citoyen, entrant dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur spécifique du droit de cité, et où le plus petit fait équilibre au plus grand. ( Bravo ! à gauche.-On rit à droite. ) Il y a un jour dans l’année où le gagne-pain, le journalier, le manœuvre, l’homme qui traîne des fardeaux, l’homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le sénat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les représentants, le président de la république, et dit : La puissance, c’est moi ! Il y a un jour dans l’année où le plus imperceptible citoyen, où l’atome social participe à la vie immense du pays tout entier, où la plus étroite poitrine se dilate à l’air vaste des affaires publiques ; un jour où le plus faible sent en lui la grandeur de la souveraineté nationale, où le plus humble sent en lui l’âme de la patrie ! ( Applaudissements à gauche.-Rires et bruit à droite. ) Quel accroissement de dignité pour l’individu, et par conséquent de moralité ! Quelle satisfaction, et par conséquent quel apaisement ! Regardez l’ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front triste du prolétaire accablé, il en sort avec le regard d’un souverain. ( Acclamations à gauche.-Murmures à droite. )

    Or qu’est-ce que tout cela, messieurs ? C’est la fin de la violence, c’est la fin de la force brutale, c’est la fin de l’émeute, c’est la fin du fait matériel, et c’est le commencement du fait moral. ( Mouvement ) C’est, si vous permettez que je rappelle mes propres paroles, le droit d’insurrection aboli par le droit de suffrage. ( Sensation. )

    Eh bien ! vous, législateurs chargés par la providence de fermer les abîmes et non de les ouvrir, vous qui êtes venus pour consolider et non pour ébranler, vous, représentants de ce grand peuple de l’initiative et du progrès, vous, hommes de sagesse et de raison, qui comprenez toute la sainteté de votre mission, et qui, certes, n’y faillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd’hui cette loi fatale, cette loi aveugle qu’on ose si imprudemment vous présenter ? ( Profond silence. )

    Elle vient, je le dis avec un frémissement d’angoisse, je le dis avec l’anxiété douloureuse du bon citoyen épouvanté des aventures où l’on précipite la patrie, elle vient proposer à l’assemblée l’abolition du droit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par conséquent, je ne sais quel rétablissement abominable et impie du droit d’insurrection. ( Mouvement prolongé. )

    Voilà toute la situation en deux mots. ( Nouveau mouvement. )

    Discours à l'Assemblée Nationale du 21 mai 1850

    in Actes et Paroles, I "Avant l'exil", 1875

     

     

     

    Victor Hugo, poète engagé

    Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830

    huile sur toile, 2,6 m x 3,25 m, Musée du Louvre, Paris

     

     

     

     Hugo s'est fait un ennemi de Louis-Naopoléon Bonaparte, devenu Napoléon III après un cou d'état. En exil dans les îles anglo-normandes, il rédige Les Châtiments (1853), dont sont extraits les poèmes suivants. 

    Fable ou histoire

    Un jour, maigre et sentant un royal appétit,

    Un singe d’une peau de tigre se vêtit.

    Le tigre avait été méchant ; lui, fut atroce.

    Il avait endossé le droit d’être féroce.

    Il se mit à grincer des dents, criant : Je suis

    Le vainqueur des halliers, le roi sombre des nuits !

    Il s’embusqua, brigand des bois, dans les épines

    Il entassa l’horreur, le meurtre, les rapines,

    Égorgea les passants, dévasta la forêt,

    Fit tout ce qu’avait fait la peau qui le couvrait.

    Il vivait dans un antre, entouré de carnage.

    Chacun, voyant la peau, croyait au personnage.

    Il s’écriait, poussant d’affreux rugissements :

    Regardez, ma caverne est pleine d’ossements ;

    Devant moi tout recule et frémit, tout émigre,

    Tout tremble ; admirez-moi, voyez, je suis un tigre !

    Les bêtes l’admiraient, et fuyaient à grands pas.

    Un belluaire vint, le saisit dans ses bras,

    Déchira cette peau comme on déchire un linge,

    Mit à nu ce vainqueur, et dit : Tu n’es qu’un singe !

     

    Napoléon III

    Donc c’est fait. Dût rugir de honte le canon,

    Te voilà, nain immonde, accroupi sur ce nom !

    Cette gloire est ton trou, ta bauge, ta demeure !

    Toi qui n’as jamais pris la fortune qu’à l’heure,

    Te voilà presque assis sur ce hautain sommet !

    Sur le chapeau d’Essling tu plantes ton plumet ;

    Tu mets, petit Poucet, ces bottes de sept lieues ;

    Tu prends Napoléon dans les régions bleues ;

    Tu fais travailler l’oncle, et, perroquet ravi,

    Grimper à ton perchoir l’aigle de Mondovi !

    Thersite est le neveu d’Achille Péliade !

    C’est pour toi qu’on a fait toute cette Iliade !

    C’est pour toi qu’on livra ces combats inouïs !

    C’est pour toi que Murat, aux russes éblouis,

    Terrible, apparaissait, cravachant leur armée !

    C’est pour toi qu’à travers la flamme et la fumée

    Les grenadiers pensifs s’avançaient à pas lents !

    C’est pour toi que mon père et mes oncles vaillants

    Ont répandu leur sang dans ces guerres épiques !

    Pour toi qu’ont fourmillé les sabres et les piques,

    Que tout le continent trembla sous Attila,

    Et que Londres frémit, et que Moscou brûla !

    C’est pour toi, pour tes Deutz et pour tes Mascarilles,

    Pour que tu puisses boire avec de belles filles,

    Et, la nuit, t’attabler dans le Louvre à l’écart,

    C’est pour monsieur Fialin et pour monsieur Mocquart,

    Que Lannes d’un boulet eut la cuisse coupée,

    Que le front des soldats, entrouvert par l’épée,

    Saigna sous le shako, le casque et le colback,

    Que Lasalle à Wagram, Duroc à Reichenbach,

    Expirèrent frappés au milieu de leur route,

    Que Caulaincourt tomba dans la grande redoute,

    Et que la vieille garde est morte à Waterloo !

    C’est pour toi qu’agitant le pin et le bouleau,

    Le vent fait aujourd’hui, sous ses âpres haleines,

    Blanchir tant d’ossements, hélas ! dans tant de plaines !

    Faquin ! — Tu t’es soudé, chargé d’un vil butin,

    Toi, l’homme du hasard, à l’homme du destin !

    Tu fourres, impudent, ton front dans ses couronnes !

    Nous entendons claquer dans tes mains fanfaronnes

    Ce fouet prodigieux qui conduisait les rois

    Et tranquille, attelant à ton numéro trois

    Austerlitz, Marengo, Rivoli, Saint-Jean-d’Acre,

    Aux chevaux du soleil tu fais traîner ton fiacre !

     

    On rapprochera du pamphlet Napoléon le Petit, publié en 1852

    Louis Bonaparte est un homme de moyenne taille, froid, pâle, lent, qui a l’air de n’être pas tout à fait réveillé. Il a publié, nous l’avons rappelé déjà, un Traité assez estimé sur l’artillerie, et connaît à fond la manœuvre du canon. Il monte bien à cheval. Sa parole traîne avec un léger accent allemand. Ce qu’il y a d’histrion en lui a paru au tournoi d’Eglington. Il a la moustache épaisse et couvrant le sourire comme le duc d’Albe, et l’œil éteint comme Charles IX.

    Si on le juge en dehors de ce qu’il appelle « ses actes nécessaires » ou « ses grands actes », c’est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain. Les personnes invitées chez lui, l’été, à Saint-Cloud, reçoivent, en même temps que l’invitation, l’ordre d’apporter une toilette du matin et une toilette du soir. Il aime la gloriole, le pompon, l’aigrette, la broderie, les paillettes et les passe-quilles, les grands mots, les grand titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. En sa qualité de parent de la bataille d’Austerlitz, il s’habille en général.

    Peu lui importe d’être méprisé, il se contente de la figure du respect.

    Cet homme ternirait le second plan de l’histoire, il souille le premier. L’Europe riait de l’autre continent en regardant Haïti quand elle a vu apparaître ce Soulouque blanc. Il y a maintenant en Europe, au fond de toutes les intelligences, même à l’étranger, une stupeur profonde, et comme le sentiment d’un affront personnel ; car le continent européen, qu’il le veuille ou non, est solidaire de la France, et ce qui abaisse la France humilie l’Europe.

    Avant le 2 décembre, les chefs de la droite disaient volontiers de Louis Bonaparte : C’est un idiot. Ils se trompaient. Certes, ce cerveau est trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer par endroits plusieurs pensées de suite et suffisamment enchaînées. C’est un livre où il y a des pages arrachées. À tout moment quelque chose manque. Louis Bonaparte a une idée fixe, mais une idée fixe n’est pas l’idiotisme. Il sait ce qu’il veut, et il y va. A travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à travers l’honnêteté, à travers l’humanité, soit, mais il y va.

    Ce n’est pas un idiot. C’est tout simplement un homme d’un autre temps que le nôtre. Il semble absurde et fou parce qu’il est dépareillé. Transportez-le au seizième siècle en Espagne, et Philippe II le reconnaîtra ; en Angleterre, et Henry VIII lui sourira ; en Italie, et César Borgia lui sautera au cou. Ou même bornez-vous à le placer hors de la civilisation européenne, mettez-le, en 1817, à Janina, Ali-pacha lui tendra la main.

    Il y en lui du moyen âge et du bas-empire. Ce qu’il fait eût semblé tout simple à Michel Ducas, à Romain Diogène, à Nicéphore Botoniate, à l’eunuque Narsès, au vandale Stilicon, à Mahomet II, à Alexandre VI, à Christiern II, à Ezzelin de Padoue, et lui semble tout simple à lui. Seulement il oublie ou il ignore qu’au temps où nous sommes, ses actions auront à traverser ces grands effluves de moralité humaine dégagés par nos trois siècles lettrés et par la révolution française, et que, dans ce milieu, ses actions prendront leur vraie figure et apparaîtront ce qu’elles sont, hideuses.

    Ses partisans – il en a – le mettent volontiers en parallèle avec son oncle, le premier Bonaparte. Ils disent : « L’un a fait le 18 brumaire, l’autre a fait le 2 décembre ; ce sont deux ambitieux. » Le premier Bonaparte voulait réédifier l’empire d’occident, faire l’Europe vassale, dominer le continent de sa puissance et l’éblouir de sa grandeur, prendre un fauteuil et donner aux rois des tabourets, faire dire à l’histoire : Nemrod, Cyrus, Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Napoléon, être un maître du monde. Il l’a été. C’est pour cela qu’il a fait le 18 brumaire. Celui-ci veut avoir des chevaux et des filles, être appelé monseigneur, et bien vivre. C’est pour cela qu’il a fait le 2 décembre. – Ce sont deux ambitieux ; la comparaison est juste.

    Ajoutons que, comme le premier, celui-ci veut aussi être empereur. Mais ce qui calme un peu les comparaisons, c’est qu’il y a peut-être quelque différence entre conquérir l’empire et le filouter. Quoi qu’il en soit, ce qui est certain, et ce que rien ne peut voiler, pas même cet éblouissant rideau de gloire et de malheur sur lequel on lit : Arcole, Lodi, les Pyramides, Eylau, Friedland, Saint-Hélène, ce qui est certain, disons-nous, c’est que le 18 brumaire est un crime dont le 2 décembre a élargi la tache sur la mémoire de Napoléon.

     


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