• Un poème extrait des Contemplations qui n'est pas sans se souvenir des chansons populaires? 

     

    Elle était déchaussée, elle était décoiffée,

    Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;

    Moi qui passais par là, je crus voir une fée,

    Et je lui dis : Veux-tu t'en venir dans les champs ?

     

    Elle me regarda de ce regard suprême

    Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,

    Et je lui dis : Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,

    Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

     

    Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive ;

    Elle me regarda pour la seconde fois,

    Et la belle folâtre alors devint pensive.

    Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

     

    Comme l'eau caressait doucement le rivage !

    Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,

    La belle fille heureuse, effarée et sauvage,

    Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

     

    Une chanson populaire ancienne attestée au 18ème :

     

     

    Aux marches du palais.

    Aux marches du palais.

    Y a une tant belle fille, Lonla,

    Y a une tant belle fille.

     

    Elle a tant d'amoureux.

    Elle a tant d'amoureux.

    Qu'elle ne sait lequel prendre, Lonla.

    Qu'elle ne sait lequel prendre.

     

    C'est un p'tit cordonnier.

    C'est un p'tit cordonnier.

    Qu'a z'eu la préférence, Lonla.

    Qu'a z'eu la préférence.

     

    C'est en la l'y chaussant.

    C'est en la l'y chaussant.

    Qu'il y fit sa demande, Lonla.

    Qu'il y fit sa demande.

     

    La belle si tu voulais.

    La belle si tu voulais.

    Nous dormirions ensemble, Lonla.

    Nous dormirions ensemble.

    Dans un grand lit carré.

    Dans un grand lit carré.

    Couvert de teille blanche, Lonla.

    Couvert de teille blanche.

     

    Aux quatre coins du lit.

    Aux quatre coins du lit.

    Un bouquet de pervenches, Lonla.

    Un bouquet de pervenches.

     

    Dans le mitan du lit.

    Dans le mitan du lit.

    La rivière est profonde, Lonla.

    La rivière est profonde.

     

    Tous les chevaux du Roi.

    Tous les chevaux du Roi.

    Pourraient y boire ensemble, Lonla.

    Pourraient y boire ensemble.

     

    Et nous y dormirions.

    Et nous y dormirions.

    Jusqu'à la fin du monde, Lonla.

    Jusqu'à la fin du monde.


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  • Pour faire écho à la Vénus de Botticelli, parcours informel à travers quelques œuvres qui illustrent cet idéal de beauté qui est celui de la Renaissance: peau à la blancheur de lait, blondeur vénitienne, ligne gracile et élancée. 

     

     

    Beautés Renaissantes

    Jan van Eyck, La Vierge du chancelier Rollin, vers 1435, Paris, Musée du Louvre

     

     

    Beautés Renaissantes

    Sandro Botticelli, La Naissance de Vénus, vers 1485, Florence, Galerie des Offices.

     

     

    Beautés Renaissantes

    Sandro Botticelli, Le Printemps, entre 1478 et 1482, Florence, Galerie des Offices.

     

     

     

    Beautés Renaissantes

    Sandro Botticelli, Vierge à l'enfant avec un ange, 1465-1467, Spedale degli Innocenti, Florence

     

     

     

    Beautés Renaissantes

    Sandro Botticelli, Portrait d'une jeune femme (Simonetta Vespucci ?), 

    vers 1476-1480, Gemäldegalerie, Berlin

     

     

    Beautés Renaissantes

     Sandro Botticelli, Madone au livre, vers 1480, Musée Poldi Pezzoli, Milan

     

    Beautés Renaissantes

    Sandro Botticelli, Vénus et les Grâces offrant des présents à une jeune fille,

    fresque de la villa Lemmi, à Florence, entre 1486 et 1490

    Musée du Louvre.

     

     

     

    Beautés Renaissantes

     Filippo Lippi, Vierge à l'enfant avec deux anges,  vers 1460-1465, Galerie des Offices, Florence

     

     

    Beautés Renaissantes

    Léonard de Vinci, La dame à l'hermine, vers 1490, Musée Czartoryski, Cracovie

     

     

     

    Beautés Renaissantes

     Raphaël, La Madone à la prairie ou La Madone du Belvédère, vers 1505, 

    Kunsthistorisches Museum de Vienne 

     

     

    Beautés Renaissantes

    Gregor ERHART, Sainte Marie Madeleine, Vers 1515-1520

    sculpture en bois polychrome (Provenant de l'église Sainte-Marie-Madeleine

    du couvent des Dominicains d'Augsbourg?) , Paris, Musée du Louvre

     

     

     

    Beautés Renaissantes

     Lucas Cranach l'Ancien, Venus, 1532, Musée Staedel, Francfort

     

     

     

    Beautés Renaissantes

    Anonyme, Portrait présumé de Gabrielle d'Estrées et de sa soeur la duchesse de Villars,

    vers 1594, Paris, Musée du Louvre


  • Parmi les nombreuses épithètes d'Apollon, on trouve le terme "musagète", du Grec "musagetès", conducteur des Musés. Petit musée virtuel consacré au dieu de la poésie. 

     

     

    Apollon Musagète

     

    Anton Raphael Mengs  (1728–1779), Apollon, Mnémosyne et les neuf Muses, 1761

    fresque, 313 × 580 cm, Villa Albani-Torlonia, Rome

     

     

    Apollon Musagète

    Gustave Moreau, Les Muses quittent Apollon, leur père, pour aller éclairer le monde, 1868

    huile sur toile,  292 x 152 cm, Musée Gustave-Moreau

     

    Apollon Musagète

    Raphaël, Le Parnasse, 1509-1511

    Fresque (largeur, 670cm), Chambre des Signatures, Vatican, Rome. 

     

    Apollon Musagète

    John Singer Sargent, Apollon et les Muses, 1921

    huile sur toile, 283.21 x 428.62 cm, Musée des Beaux-Arts de Boston

     

    Apollon Musagète

    Henri Bouchard, Apollon Musagète, 1937

    Palais Chaillot, Paris

     

    Apollon Musagète

    Antoine Bourdelle, Apollon et les Muses, 1910-1913

    Plâtre pour le théâtre des Champs Elysées, Musée Bourdelle, Paris

     

    Igor Stravinsky, Apollon Musagète, 1927-1928

    Opera de Paris, 2012, chorégraphie de Balanchine

     


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  • L'oeuvre de Catulle est protéiforme. Ses carmina présentent des épigrammes satiriques (particulièrement salées!) des textes d'inspiration mythologique (epyllia), et quelques poèmes d'amour adressés à Lesbia. Comme pour Tibulle, parcours informel à travers quelques poèmes célèbres. Comme pour Tibulle, la traduction est de Héguin de Guerle (1862)

     

    [II]

    AU PASSEREAU DE LESBIE

    Passereau, délices de ma jeune maîtresse, compagnon de ses jeux, toi qu'elle cache dans son sein, toi qu'elle agace du doigt et dont elle provoque les ardentes morsures, lorsqu'elle s'efforce, par je ne sais quels tendres ébats, de tromper l'ennui de mon absence ; puissé-je me livrer avec toi à de semblables jeux, pour calmer l'ardeur qui me dévore, et soulager les peines de mon âme. Ah ! sans doute, ils seraient aussi doux pour moi que le fut, dit-on, pour la rapide Atalante, la conquête de la pomme d'or qui fit tomber enfin sa ceinture virginale.

     

    Catulle l'amoureux

    Edward Pynter, Lesbia et son moineau, 1907

    [III]

    IL DEPLORE LA MORT DU PASSEREAU

    Pleurez, Grâces ; pleurez, Amours ; pleurez, vous tous, hommes aimables ! il n'est plus, le passereau de mon amie, le passereau, délices de ma Lesbie ! ce passereau qu'elle aimait plus que ses yeux !

    Il était si caressant ! il connaissait sa maîtresse, comme une jeune fille connaît sa mère : jamais il ne quittait son giron, mais sautillant à droite, sautillant à gauche, sans cesse il appelait Lesbie de son gazouillement.

    Et maintenant il suit le ténébreux sentier qui conduit aux lieux d'où l'on ne revient, dit-on, jamais. Oh ! soyez maudites, ténèbres funestes du Ténare, vous qui dévorez tout ce qui est beau ; et il était si beau, le passereau que vous m'avez ravi !

    O douleur ! ô malheureux oiseau ! c'est pour toi que les beaux yeux de mon amie sont rouges, sont gonflés de larmes.

    [V]

    A LESBIE

    Vivons pour nous aimer, ô ma Lesbie ! et moquons-nous des vains murmures de la vieillesse morose. Le jour peut finir et renaître ; mais lorsqu'une fois s'est éteinte la flamme éphémère de notre vie, il nous faut tous dormir d'un sommeil éternel. Donne-moi donc mille baisers, ensuite cent, puis mille autres, puis cent autres, encore mille, encore cent ; alors, après des milliers de baisers pris et rendus, brouillons-en bien le compte, qu'ignoré des jaloux comme de nous-mêmes un si grand nombre de baisers ne puisse exciter leur envie.

     

    [VII]

    A LESBIE

    Tu me demandes, Lesbie, combien de tes baisers il faudrait pour me satisfaire, pour me forcer à dire : Assez ? Autant de grains de sable sont amoncelés en Libye, dans les champs parfumés de Cyrène, entre le temple brûlant de Jupiter et la tombe révérée de l'antique Battus ; autant d'astres, par une nuit paisible, éclairent les furtives amours des mortels, autant il faudrait à Catulle de baisers de ta bouche pour étancher sa soif délirante, pour le forcer de dire : Assez. Ah ! puisse leur nombre échapper au calcul de l'envie, à la langue funeste des enchanteurs

     

    [LI]

    A LESBIE

    Il est l'égal d'un dieu, il est plus qu'un dieu, s'il est donné à un mortel de surpasser les dieux, celui qui, assis près de toi, t'entend, te voit doucement lui sourire. Hélas ! ce bonheur m'a ravi l'usage de tous mes sens.

    Dès que je te vois, ô Lesbie, j'oublie tout, ma langue s'embarrasse, un feu subtil circule dans mes veines, un tintement confus bourdonne à mon oreille, mes yeux se couvrent d'une nuit épaisse.

    Catulle, l'oisiveté te sera funeste ; tu te plais dans l'inaction, elle a pour toi trop d'attraits ; avant toi l'inaction a perdu et les rois et les empires les plus florissants.

     

    [LVIII]

    SUR L'INFIDELITE DE LESBIE

    Célius, ma Lesbie, cette Lesbie adorée, cette Lesbie que Catulle chérissait plus que lui-même, plus que tous ses parents, plus que tous ses amis ; Lesbie maintenant, aux coins des rues et des carrefours, m... les magnanimes descendants de Rémus.

    Catulle l'amoureux

     


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  • De manière informelle, quelques extraits des élégies de Tibulle dans la traduction de Héguin de Guerle (1862), et illustré par Lucienne Laurancet (éditions Le Pot cassé 1930). Il ne s'agit pas ici de proposer une analyse mais un parcours informel à travers des extraits des livres I et II

     

     

    Tibulle - aperçu...

     

    LIVRE I

    ELEGIE I

    Tibulle - aperçu...

    [...] Dieux ! soyez-moi propices. Ne dédaignez point les dons d'une table pauvre, offerts dans des vases d'argile, mais purs. C'est d'argile que l'antique laboureur fit ses premières coupes : il les forma d'une terre docile. Je ne regrette, moi, ni les richesses de mes pères, ni le produit des moissons que jadis mes aïeux renfermaient dans leurs greniers. Pour moi c'est assez d'une petite récolte ; c'est assez d'un lit pour goûter le repos, si les dieux me le permettent, et de ma couche ordinaire pour délasser mes membres. Quel plaisir d'entendre de son lit le souffle des vents furieux, et d'y presser tendrement sa maîtresse contre son sein ! ou, quand le vent de l'hiver verse une eau glacée, de s'endormir exempt de crainte au bruit de la pluie ! Puisse ce bonheur être le mien ! Qu'il garde ses richesses trop chèrement achetées, celui qui peut supporter les fureurs de la mer et les orages. 

    ELEGIE II

    Tibulle - aperçu...

    Verse encore, je veux noyer dans le vin des douleurs nouvelles pour moi ; que mes paupières fatiguées cèdent enfin au sommeil, et quand Bacchus aura largement arrosé ma tête, que nul ne me réveille durant le repos de mon amour infortuné. Un cruel gardien veille sur la beauté que j'adore, un dur verrou ferme sa porte.

    Porte inexorable, sois battue des pluies ! que Jupiter te brise de sa foudre ! ou plutôt sois touchée de mes plaintes, des miennes seules, ouvre-toi furtivement sans faire de bruit en tournant sur tes gonds. Et si j'ai formé contre toi quelque souhait impie, pardonne à mon délire : que mes imprécations retombent sur ma tête. Souviens-toi plutôt des prières sans nombre que je t'adressai d'une voix suppliante en ornant tes soutiens de guirlandes de fleurs.

    Et toi, Délie, trompe hardiment tes gardiens. Il faut de l'audace. Le courage a pour protectrice Vénus elle-même. C'est elle qui favorise le jeune amant qui tente une porte nouvelle, ou la jeune fille qui la lui ouvre. C'est elle qui apprend à descendre à la dérobée d'une couche moelleuse et à poser le pied sans bruit : c'est elle enfin qui montre à faire en présence d'un époux des gestes qui parlent, et à cacher de douces paroles sous des signes convenus. Mais ces secrets, elle ne les enseigne point à tous ; elle ne les révèle qu'à ceux que n'appesantit point la paresse, et que la crainte n'empêche point de se lever dans l'obscurité de la nuit. Moi, lorsque je cours dans les ténèbres par toute la ville, l'esprit agité, Vénus elle-même me donne de l'assurance dans les ténèbres ; elle ne permet point que je rencontre un assassin qui me frappe de son poignard, un voleur qui s'enrichisse du prix de mes vêtements enlevés. Celui que l'amour tient sous ses lois peut aller partout sans crainte, sa personne est sacrée, il ne doit pas redouter les embûches. Je ne souffre, moi, ni du froid paresseux d'une nuit d'hiver, ni de la pluie qui tombe par torrents. Ces peines ne me causent nul ennui, pourvu que Délie m'ouvre sa porte et que sans rien dire elle m'appelle au bruit de ses doigts. [...]

     

    ELEGIE III

    Que l'homme était heureux sous le règne de Saturne, avant que la terre fût ouverte en longues routes ! Le pin n'avait point encore bravé l'onde azurée, ni livré une voile déployée au souffle des vents. Dans ses courses vagabondes, cherchant la richesse sur des plages inconnues, le nautonier n'avait point encore fait gémir ses vaisseaux sous le poids des marchandises étrangères. Dans cet âge heureux, le robuste taureau ne portait point le joug ; le coursier ne mordait point le frein d'une bouche domptée ; les maisons étaient sans porte ; une pierre fixée dans les champs ne marquait point la limite certaine des héritages ; les chênes eux-mêmes donnaient du miel ; les brebis venaient offrir leurs mamelles pleines de lait aux bergers sans inquiétude. On ne connaissait ni la colère, ni les armées, ni la guerre ; l'art funeste d'un cruel forgeron n'avait pas inventé le glaive.

    Aujourd'hui, sous l'empire de Jupiter, toujours les meurtres, toujours les blessures et la mer, mille routes conduisent en un moment à la mort. Epargne-moi, père des dieux ! ma conscience craintive ne redoute pas la peine d'un parjure ou de quelque parole outrageante pour la majesté des dieux. Mais si j'ai rempli le nombre d'années que m'accordaient les destins, que l'on grave ces mots sur la pierre qui couvrira mes restes :

    ICI REPOSE TIBULLE ENLEVE PAR UNE MORT CRUELLE, 

    TANDIS QU'IL SUIVAIT MESSALA SUR TERRE ET SUR MER.

    Mais, comme je me suis toujours montré docile aux tendres leçons de l'Amour, Vénus elle-même me conduira aux Champs Elyséens. Là ce ne sont que danses et chansons ; répandus de tous côtés les oiseaux font retentir les airs des accords de leurs flexibles gosiers. Une moisson de plantes odoriférantes y croît sans culture, les campagnes tout entières y brillent de l'éclat des roses embaumées que la terre y donne avec complaisance. Un essaim de jeunes garçons et de jeunes filles s'y livre à de tendres jeux, et l'Amour y engage de continuels combats. C'est là le séjour des amants que l'avide mort a surpris, on les reconnaît à la couronne de myrte qui pare leurs têtes.

    ELEGIE VI

    Tibulle - aperçu...

    Amour, pour m'attirer, toujours tu me montres un visage riant, et bientôt, hélas ! je n'éprouve que ta cruauté et tes rigueurs. Barbare enfant, qu'ai-je de commun avec toi ? quelle gloire pour un dieu de dresser des embûches à un mortel ? Déjà l'on me tend des pièges ; déjà la rusée Délie réchauffe en secret je ne sais quel rival dans le silence de la nuit. Elle proteste, il est vrai, de son innocence ; mais j'ai peine à la croire : elle nie avec la même assurance nos amours à son époux. C'est moi qui, pour mon propre malheur, lui ai enseigné l'art de tromper ses gardiens. Hélas ! je suis aujourd'hui victime de mes propres leçons. Je lui appris à inventer des prétextes pour coucher seule ; à faire tourner une porte sans bruit sur ses gonds. Je lui donnai des sucs et des herbes pour effacer la trace bleuâtre que deux amants impriment avec la dent l'un sur l'autre. Mais toi, imprévoyant époux d'une artificieuse beauté, aies les yeux ouverts sur moi-même pour empêcher toute infidélité de sa part. Prends garde qu'elle n'ait avec les jeunes gens de longs entretiens ; qu'elle ne s'étende mollement avec une robe négligemment attachée qui laisse son sein découvert ; qu'elle ne fasse des signes pour te tromper, et que, tirant la liqueur avec son doigt, elle ne trace des caractères sur la table arrondie. Crains toutes les fois qu'elle sortira, assurât-elle qu'elle se rend aux mystères de la Bonne-Déesse, dont l'accès est interdit aux hommes. Si tu veux te fier à moi, seul je la suivrai au pied des autels : alors je n'aurai point à redouter que mes yeux me trompent. Plus d'une fois, sous prétexte d'admirer ses perles et son anneau, je me souviens de lui avoir pressé la main. Plus d'une fois je t'endormis avec le vin pur ; pour moi, je buvais sobrement, en mettant de l'eau au fond de la coupe, et la victoire me restait. Mais je ne t'ai point offensé à dessein, pardonne à mes aveux ; c'est l'Amour qui le voulait : comment lutter contre les dieux ? [...]

    ELEGIE XIV

    Tibulle - aperçu...

    Quel est le premier qui forgea la terrible épée ? c'était un coeur barbare, un coeur de fer. C'est lui qui fit connaître à la race humaine les meurtres et les combats ; c'est lui qui ouvrit à la cruelle mort une route plus courte.

    Mais non, l'infortuné n'est pas coupable : nous avons fait servir à notre perte les armes qu'il nous avait mises en main pour combattre les animaux féroces.

    C'est la faute de l'or ; la guerre n'existait point, quand on n'avait sur sa table qu'une coupe de hêtre. Point de forteresses, point de remparts : le berger goûtait un sommeil paisible au milieu de ses brebis. Que n'ai-je vécu alors ? je n'eusse point connu les luttes sanglantes où se plaît le vulgaire ; je n'aurais point senti mon coeur palpiter aux accents de la trompette. Maintenant on m'entraîne à la guerre, et déjà peut-être quelque ennemi porte le trait qui doit rester dans mon flanc. Veillez sur moi, Lares de mes pères ; c'est vous qui m'avez nourri lorsque enfant je courais à vos pieds. Ne rougissez pas d'être formés d'un vieux bois : c'est ainsi que vous habitiez la demeure de mes aïeux. L'homme était plus religieux observateur de sa foi quand, honorés sans luxe, les dieux n'avaient, dans une étroite chapelle, qu'une image en bois. Il suffisait, pour les apaiser, de leur offrir une grappe de raisin, de ceindre leur chevelure sacrée d'une couronne d'épis. Celui dont le voeu avait été exaucé leur portait des gâteaux ; sa fille, encore toute petite, l'accompagnait avec un rayon de miel.

    Dieux Lares, écartez de nous les traits d'airain, et pour victime je vous immolerai un porc arraché au troupeau qui remplit mon étable rustique. Je le suivrai avec un vêtement pur, des corbeilles couronnées de myrte dans les mains, et le myrte à moi-même me ceindra la tête. Puissé-je vous plaire ainsi ! qu'un autre signale son courage dans les combats ; favorisé de Mars, qu'il terrasse les généraux ennemis ; pour que je puisse en buvant entendre un soldat faire le récit de ses exploits, et le voir retracer, avec du vin, son camp sur la table. Quelle étrange fureur de courir sur les champs de bataille au-devant de la cruelle Mort ! elle a le bras levé, elle vient furtivement et sans bruit. Il n'y a dans l'empire souterrain ni moissons, ni riches vignobles ; on y voit le farouche Cerbère, et le hideux nocher du Styx. Là les joues meurtries, et les cheveux dévorés par les flammes, la pâle troupe des Ombres erre autour des lacs ténébreux. N'est-il pas mille fois plus digne d'envie le sort de celui que la vieillesse paresseuse surprend dans une humble chaumière entouré de ses enfants ? Il garde lui-même ses brebis, son fils fait paître les agneaux ; et son épouse fait tiédir l'eau pour le délasser de ses fatigues. Que ce bonheur soit le mien ! qu'il me soit permis de voir mes cheveux blanchir, de raconter dans ma vieillesse les histoires du vieux temps ! 

     

    LIVRE II

    ELEGIE III

    Tibulle - aperçu...

    Les champs et les hameaux possèdent ma maîtresse ; hélas ! il faut avoir un coeur de fer pour rester à la ville. Vénus elle-même est allée déjà fixer son séjour au milieu des joyeuses campagnes, et l'Amour apprend le rustique langage du laboureur. Ah ! pour voir celle que j'adore, j'aurais le courage de retourner un sol épais avec un pesant hoyau ; à la manière du laboureur, je suivrais la charrue recourbée, tandis que le boeuf mutilé remue la terre destinée à recevoir les semences. Sans faire entendre la moindre plainte, je sentirais le soleil brûler mes membres délicats ; je verrais la pustule, en se rompant, déchirer mes tendres mains.

    Le bel Apollon lui-même fit paître les troupeaux d'Admète. La lyre du dieu, sa longue chevelure lui furent inutiles. Les maux de son coeur résistèrent à la vertu des simples. Toutes les ressources de l'art de guérir échouèrent contre la puissance de l'Amour. Ce dieu lui-même, chaque jour, faisait sortir les génisses de l'étable, et, après les avoir fait paître, les menait s'abreuver aux ruisseaux. Il tressait l'éclisse légère avec un jonc flexible dont les noeuds ne laissaient qu'un étroit passage au lait clair. O combien de fois, tandis que le dieu portait un veau à travers les champs, sa soeur rougit, dit-on, de le rencontrer ! Combien de fois, tandis qu'il chantait au fond d'une vallée, les génisses osèrent interrompre par leurs mugissements ses doctes chansons ! Souvent les rois, dans des temps d'alarme, vinrent consulter les oracles, et la foule sortit des temples sans avoir reçu de réponse. Souvent Latone vit avec douleur le désordre de ces cheveux sacrés qu'auparavant Junon avait admirés elle-même. Dans cette tête sans parure, dans ces cheveux épars, on chercherait vainement la chevelure d'Apollon. Apollon, as-tu donc oublié ta chère Délos ? Delphes est-elle pour toi sans attraits ? Sans doute c'est l'Amour qui te réduit à habiter une humble chaumière. Siècle heureux où les immortels s'avouaient, dit-on, les esclaves de Vénus sans rougir ! Cet amour n'est plus maintenant qu'une fable ; mais celui qui n'a de pensées que pour sa maîtresse, aime mieux n'être qu'une fable qu'un dieu sans amour. [...]

     

    ELEGIE IV

     

    Tibulle - aperçu...

    Je trouve ici l'esclavage, et le joug d'une maîtresse tout prêt : adieu donc, liberté de mes pères. Mais il est bien dur l'esclavage qu'on m'impose, je suis chargé de chaînes ; et, malheureux ! jamais l'Amour n'allège mes liens. De quoi suis-je donc coupable ? quel crime ai-je commis, pour brûler ainsi ? oui, je brûle, beauté cruelle ; éloigne tes torches. Ah ! plutôt que de ressentir de pareilles douleurs, j'aimerais mieux n'être qu'une pierre sur des montagnes couvertes de glaces, qu'une roche exposée à la fureur des vents, et battue par les flots amoncelés d'une mer féconde en naufrages. Le jour m'est amer, l'ombre de la nuit m'est plus amère encore. Mon triste coeur est abreuvé de fiel ; et mes vers, et Apollon qui m'inspire, me sont inutiles ; c'est de l'or que sans cesse demande la main de Némésis. [...]

     


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