• soleils couchants

    Moment d'émerveillement par la richesse de sa palette chromatique, occasion de méditer sur la brièveté des jours et la fuite du temps, le crépuscule occupe dans la poésie romantique une place à part.

     

    soleils couchants

    Caspar David Friedrich, Paysage du soir avec deux hommes, entre 1830 et 1835

     

    Le soir

    Le soir ramène le silence.
    Assis sur ces rochers déserts,
    Je suis dans le vague des airs
    Le char de la nuit qui s'avance.

    Vénus se lève à l'horizon ;
    A mes pieds l'étoile amoureuse.
    De sa lueur mystérieuse
    Blanchit les tapis de gazon.

    De ce hêtre au feuillage sombre
    J'entends frissonner les rameaux :
    On dirait autour des tombeaux
    Qu'on entend voltiger une ombre.

    Tout à coup détaché des cieux,
    Un rayon de l'astre nocturne,
    Glissant sur mon front taciturne,
    Vient mollement toucher mes yeux.

    Doux reflet d'un globe de flamme,
    Charmant rayon, que me veux-tu ?
    Viens-tu dans mon sein abattu
    Porter la lumière à mon âme ?

    Descends-tu pour me révéler
    Des mondes le divin mystère?
    Les secrets cachés dans la sphère
    Où le jour va te rappeler?

    Une secrète intelligence
    T'adresse-t-elle aux malheureux ?
    Viens-tu la nuit briller sur eux
    Comme un rayon de l'espérance ?

    Viens-tu dévoiler l'avenir
    Au coeur fatigué qui t'implore ?
    Rayon divin, es-tu l'aurore
    Du jour qui ne doit pas finir ?

    Mon coeur à ta clarté s'enflamme,
    Je sens des transports inconnus,
    Je songe à ceux qui ne sont plus
    Douce lumière, es-tu leur âme ?

    Peut-être ces mânes heureux
    Glissent ainsi sur le bocage ?
    Enveloppé de leur image,
    Je crois me sentir plus près d'eux !

    Ah ! si c'est vous, ombres chéries !
    Loin de la foule et loin du bruit,
    Revenez ainsi chaque nuit
    Vous mêler à mes rêveries.
    Ramenez la paix et l'amour
    Au sein de mon âme épuisée,
    Comme la nocturne rosée
    Qui tombe après les feux du jour.

    Venez !... mais des vapeurs funèbres
    Montent des bords de l'horizon :
    Elles voilent le doux rayon,
    Et tout rentre dans les ténèbres.

    Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, 1820

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    Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées.
    Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ;
    Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
    Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

    Tous ces jours passeront; ils passeront en foule
    Sur la face des mers, sur la face des monts,
    Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
    Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

    Et la face des eaux, et le front des montagnes,
    Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
    S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
    Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

    Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
    Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
    Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
    Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

    Victor Hugo, Les Feuilles d'automne, 1831

     

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    Le coucher du soleil

    Quand le Soleil du soir parcourt les Tuileries
    Et jette l'incendie aux vitres du château,
    Je suis la Grande Allée et ses deux pièces d'eau
    Tout plongé dans mes rêveries !

    Et de là, mes amis, c'est un coup d'oeil fort beau
    De voir, lorsqu'à l'entour la nuit répand son voile,
    Le coucher du soleil, - riche et mouvant tableau,
    Encadré dans l'arc de l'Etoile !

    Gérard de Nerval, Odelettes, 1850

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    soleils couchants

    Caspar David Friedrich, Le soir, huile sur toile, 22,3 × 31 cm

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    "Notre-Dame
    Que c'est beau !"
    Victor HUGO

    Soleil couchant

    En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
    Je me suis arrêté quelques instants pour voir
    Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.
    Un nuage splendide à l'horizon de flamme,
    Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor,
    D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or,
    - Et c'était des clartés à baisser la paupière.
    Les tours au front orné de dentelles de pierre,
    Le drapeau que le vent fouette, les minarets
    Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts,
    Les pignons tailladés que surmontent des anges
    Aux corps roides et longs, aux figures étranges,
    D'un fond clair ressortaient en noir ; l'Archevêché,
    Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,
    Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre
    S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre.
    - Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
    D'une maison du quai ; - l'air était doux ; les eaux
    Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague
    De la vieille cité berçait l'image vague ;
    Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
    Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.

    Théophile Gautier, Premières poésies, 1830-1832

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    Harmonie du soir

    Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
    Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
    Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
    Valse mélancolique et langoureux vertige !

    Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
    Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige ;
    Valse mélancolique et langoureux vertige !
    Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

    Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,
    Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
    Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
    Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

    Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
    Du passé lumineux recueille tout vestige !
    Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
    Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

    Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857

     

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    Der Abend

    "Senke, strahlender Gott, die Fluren dürsten
    Nach erquickendem Tau, der Mensch verschmachtet,
    Matter ziehen die Rosse, senke den wagen hinab.

    Sehe, wer aus des Meeres krystallner Woge
    Lieblich lächelnd dir winkt! Erkennt dein Herz sie?
    Rascher fliegen die Rosse.
    Thetys, die göttliche, winkt.

    Schnell vom Wagen herab in ihre Arme
    Springt der Führer. Den Zaum ergreift Kupido.
    Stille halten die Rosse,
    Trinken die kühlende Flut.

    Auf dem Himmel herauf mit leisen Schritten
    Kommt die duftende Nacht; ihr folgt die süsse Liebe.
    Ruht und liebet! Phöbus, der Liebende, ruht."

     

    "Descends, dieu rayonnant… les campagnes aspirent après la rosée rafraîchissante, l’homme épuisé languit, tes coursiers fatigués se ralentissent… laisse ton char descendre !

     

    Vois qui, du sein de la mer aux flots de cristal, t’appelle par un sourire aimable ! Ton cœur la reconnaît-il ? Les coursiers volent plus rapides : c’est Téthys, c’est ta divine épouse qui t’appelle.

     

    Soudain, du char qu’il conduit, le dieu s’élance dans ses bras ; Cupidon saisit les rènes ; les coursiers s’arrêtent et boivent l’onde rafraîchissante.

     

    Au ciel, d’un pas léger, monte la nuit embaumée : le doux amour la suit. Reposez et aimez ! Phébus aime et repose."

    Friedrich von Schiller, Ballades, 1797

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    "La maison du berger" (extrait)

    [...] Si ton corps frémissant des passions secrètes,
    S'indigne des regards, timide et palpitant ;
    S'il cherche à sa beauté de profondes retraites
    Pour la mieux dérober au profane insultant ;
    Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges,
    Si ton beau front rougit de passer dans les songes
    D'un impur inconnu qui te voit et t'entend,

    Pars courageusement, laisse toutes les villes ;
    Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin
    Du haut de nos pensers vois les cités serviles
    Comme les rocs fatals de l'esclavage humain.
    Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
    Libres comme la mer autour des sombres îles.
    Marche à travers les champs une fleur à la main.

    La Nature t'attend dans un silence austère ;
    L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs,
    Et le soupir d'adieu du soleil à la terre
    Balance les beaux lys comme des encensoirs.
    La forêt a voilé ses colonnes profondes,
    La montagne se cache, et sur les pâles ondes
    Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.

    Le crépuscule ami s'endort dans la vallée,
    Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon,
    Sous les timides joncs de la source isolée
    Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon,
    Se balance en fuyant dans les grappes sauvages,
    Jette son manteau gris sur le bord des rivages,
    Et des fleurs de la nuit entrouvre la prison. [...]

    Alfred de Vigny, Les Destinées, 1863

     

     


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