• Un peu de hauteur...

    La littérature romantique se nourrit du motif du face à face avec la montagne, lieu où se donne à voir une nature sauvage et tourmenté, en tout point opposée à la nature classique, sagement et rationnellement organisée en un aimable et artificiel spectacle. Ici, la nature offre à l'homme un espace pour dialoguer avec lui-même ou avec le divin. 

     

    O solitude

     O SOLITUDE! if I must with thee dwell, 

      Let it not be among the jumbled heap 

      Of murky buildings; climb with me the steep,— 

    Nature’s observatory—whence the dell, 

    Its flowery slopes, its river’s crystal swell,      

      May seem a span; let me thy vigils keep 

      ’Mongst boughs pavillion’d, where the deer’s swift leap 

    Startles the wild bee from the fox-glove bell. 

    But though I’ll gladly trace these scenes with thee, 

      Yet the sweet converse of an innocent mind,    

    Whose words are images of thoughts refin’d, 

      Is my soul’s pleasure; and it sure must be 

    Almost the highest bliss of human-kind, 

       When to thy haunts two kindred spirits flee.

     

    O Solitude ! si je dois habiter avec toi,

    Que ce ne soit pas parmi les entassements confus

    De sombres masures ! Gravis avec moi le pic escarpé, —

    Observatoire de la nature, — d’où le vallon

    Avec ses pentes fleuries et le gazouillis cristallin de sa rivière,

    Puisse sembler un empan ; que je passe tes veillées

    Sous des voûtes de branches où le daim, par ses bonds rapides,

    Ecarte l’abeille sauvage de la digitale à clochettes.

    Mais, quoique je sois heureux d’assister à ces scènes en ta compagnie.

    Pourtant, l’aimable causerie avec un esprit naïf,

    Dont les propos sont des images de pensées délicates

    Est la joie de mon âme ; et, sûrement ce doit être

    A peu près la plus haute félicité de la race humaine,

     Lorsque dans tes retraites se réfugient doux âmes sœurs.

    John Keats, 1816, traduction Gaston Gallimard, 1910

     

     

    Le Mont Blanc

              sur un paysage de M. Calame

    Montagne à la cime voilée,

    Pourquoi vas-tu chercher si haut,

    Au fond de la voûte étoilée,

    Des autans l’éternel assaut ?

     

    Des sommets triste privilège !

    Tu souffres les âpres climats,

    Tu reçois la foudre et la neige,

    Pendant que l’été germe en bas.

     

    À tes pieds s’endort sous la feuille,

    À l’ombre de tes vastes flancs,

    La vallée où le lac recueille

    L’onde des glaciers ruisselants.

     

    Tu t’enveloppes de mystère,

    Tu te tiens dans un demi-jour,

    Comme un appas nu de la terre

    Que couvre ton jaloux amour.

     

    Ah ! c’est là l’image sublime

    De tout ce que Dieu fit grandir :

    Le génie à l’auguste cime

    S’isole aussi pour resplendir.

     

    Le bruit, le vent, le feu, la glace,

    Le frappent éternellement,

    Et sur son front gravent la trace

    D’un froid et morne isolement.

     

    Mais souvent, caché dans la nue,

    Il enferme dans ses déserts,

    Comme une vallée inconnue,

    Un cœur qui lui vaut l’univers.

     

    Ce sommet où la foudre gronde,

    Où le jour se couche si tard,

    Ne veut resplendir sur le monde

    Que pour briller dans un regard !

     

    En le voyant, nul ne se doute

    Qu’il ne s’élance au fond des cieux,

    Qu’il ne fend l’azur de sa voûte

    Que pour être suivi des yeux ;

     

    Et que de nuage en nuage

    S’il monte si haut, c’est pour voir,

    La nuit, son orageuse image

    Luire, ô lac, dans ton beau miroir !

    Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, édition augmentée, 1849

     

    Un peu de hauteur...

    John Martin, Manfred sur la Jungfrau, 1837, Birmingham Museum and Art Gallery

     

     

    Dans la Sierra 

    J’aime d’un fol amour les monts fiers et sublimes !

    Les plantes n’osent pas poser leurs pieds frileux

    Sur le linceul d’argent qui recouvre leurs cimes ;

    Le soc s’émousserait à leurs pics anguleux ;

     

    Ni vigne aux bras lascifs, ni blés dorés, ni seigles ;

    Rien qui rappelle l’homme et le travail maudit.

    Dans leur air libre et pur nagent des essaims d’aigles,

    Et l’écho du rocher siffle l’air du bandit.

     

    Ils ne rapportent rien et ne sont pas utiles ;

    Ils n’ont que leur beauté, je le sais, c’est bien peu ;

    Mais, moi, je les préfère aux champs gras et fertiles,

    Qui sont si loin du ciel qu’on n’y voit jamais Dieu !

    Théophile Gautier, Espana, 1845

     

     

    Ce qu'on entend sur la montagne

                                  "Ô altitudo !"

    Avez-vous quelquefois, calme et silencieux, 

    Monté sur la montagne, en présence des cieux ? 

    Était-ce aux bords du Sund ? aux côtes de Bretagne ? 

    Aviez-vous l'océan au pied de la montagne ? 

    Et là, penché sur l'onde et sur l'immensité, 

    Calme et silencieux, avez-vous écouté ? 

    Voici ce qu'on entend : - du moins un jour qu'en rêve 

    Ma pensée abattit son vol sur une grève, 

    Et, du sommet d'un mont plongeant au gouffre amer, 

    Vit d'un côté la terre et de l'autre la mer, 

    J'écoutai, j'entendis et jamais voix pareille 

    Ne sortit d'une bouche et n'émut une oreille.

     

    Ce fut d'abord un bruit large, immense, confus, 

    Plus vague que le vent dans les arbres touffus, 

    Plein d'accords éclatants, de suaves murmures, 

    Doux comme un chant du soir, fort comme un choc d'armures

    Quand la sourde mêlée étreint les escadrons 

    Et souffle, furieuse, aux bouches des clairons. 

    C'était une musique ineffable et profonde, 

    Qui, fluide, oscillait sans cesse autour du monde, 

    Et dans les vastes cieux, par ses flots rajeunis, 

    Roulait élargissant ses orbes infinis

    Jusqu'au fond où son flux s'allait perdre dans l'ombre 

    Avec le temps, l'espace et la forme et le nombre. 

    Comme une autre atmosphère épars et débordé, 

    L'hymne éternel couvrait tout le globe inondé. 

    Le monde, enveloppé dans cette symphonie, 

    Comme il vogue dans l'air, voguait dans l'harmonie.

     

    Et pensif, j'écoutais ces harpes de l'éther, 

    Perdu dans cette voix comme dans une mer. 

    Bientôt je distinguai, confuses et voilées, 

    Deux voix, dans cette voix l'une à l'autre mêlées, 

    De la terre et des mers s'épanchant jusqu'au ciel, 

    Qui chantaient à la fois le chant universel ; 

    Et je les distinguai dans la rumeur profonde, 

    Comme on voit deux courants qui se croisent sous l'onde.

     

    L'une venait des mers ; chant de gloire ! hymne heureux ! 

    C'était la voix des flots qui se parlaient entre eux ; 

    L'autre, qui s'élevait de la terre où nous sommes, 

    Était triste ; c'était le murmure des hommes ; 

    Et dans ce grand concert, qui chantait jour et nuit, 

    Chaque onde avait sa voix et chaque homme son bruit.

     

    Or, comme je l'ai dit, l'océan magnifique 

    Épandait une voix joyeuse et pacifique, 

    Chantait comme la harpe aux temples de Sion, 

    Et louait la beauté de la création. 

    Sa clameur, qu'emportaient la brise et la rafale, 

    Incessamment vers Dieu montait plus triomphale, 

    Et chacun de ses flots que Dieu seul peut dompter, 

    Quand l'autre avait fini, se levait pour chanter.

    Comme ce grand lion dont Daniel fut l'hôtel, 

    L'océan par moments abaissait sa voix haute ; 

    Et moi je croyais voir, vers le couchant en feu, 

    Sous sa crinière d'or passer la main de Dieu.

     

    Cependant, à côté de l'auguste fanfare, 

    L'autre voix, comme un cri de coursier qui s'effare, 

    Comme le gond rouillé d'une porte d'enfer, 

    Comme l'archet d'airain sur la lyre de fer, 

    Grinçait ; et pleurs, et cris, l'injure, l'anathème, 

    Refus du viatique et refus du baptême, 

    Et malédiction, et blasphème, et clameur ; 

    Dans le flot tournoyant de l'humaine rumeur 

    Passaient, comme le soir on voit dans les vallées 

    De noirs oiseaux de nuit qui s'en vont par volées. 

    Qu'était-ce que ce bruit dont mille échos vibraient ? 

    Hélas ! c'était la terre et l'homme qui pleuraient.

     

    Frère ! de ces deux voix étranges, inouïes, 

    Sans cesse renaissant, sans cesse évanouies, 

    Qu'écoute l'Éternel durant l'éternité, 

    L'une disait : NATURE ! et l'autre : HUMANITÉ !

     

    Alors je méditai ; car mon esprit fidèle, 

    Hélas ! n'avait jamais déployé plus grande aile ; 

    Dans mon ombre jamais n'avait lui tant de jour ; 

    Et je rêvai longtemps, contemplant tour à tour, 

    Après l'abîme obscur que me cachait la lame, 

    L'autre abîme sans fond qui s'ouvrait dans mon âme. 

    Et je me demandai pourquoi l'on est ici, 

    Quel peut être après tout le but de tout ceci,

    Que fait l'âme, lequel vaut mieux d'être ou de vivre, 

    Et pourquoi le Seigneur, qui seul lit à son livre, 

    Mêle éternellement dans un fatal hymen 

    Le chant de la nature au cri du genre humain ?

    Victor Hugo, Les Feuilles d'automne, 1831

     

     

     

    Franz Liszt, Ce qu'on entend sur la montagne, Poème symphonique n°1, 1850

    librement inspiré du poème de Victor Hugo

    NB: Poème symphonique: "Genre de composition musicale pour orchestre seul, généralement en un seul mouvement, inspiré directement et explicitement par un thème, un personnage, une légende, un poème, et très souvent par un texte."

     (http://www.larousse.fr/encyclopedie/musdico/poème_symphonique/169620)

    Le poème est une forme neuve du 19ème siècle qui traduit, pour faire simple, le désir des compositeurs en s'affranchissant des règles conventionnelles de la symphonie en quatre mouvements. 

     

    Cette thématique de l'ascension spirituelle de la montagne est aussi à l'oeuvre dans des romans, qui prennent d'ailleurs l'allure d'autobiographies. 

     

    La journée était ardente, l'horizon fumeux, et les vallées vaporeuses. L'éclat des glaces remplissait l'atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux ; mais une pureté inconnue semblait essentielle à l'air que je respirais. A cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident de lumière ne troublaient, ne divisaient la vague et sombre profondeur des cieux. Leur couleur apparente n'était plus ce bleu pâle et éclairé, doux revêtement des plaines, agréable et délicat mélange qui forme à la terre habitée une enceinte visible où l'oeil se repose et s'arrête. Là l'éther indiscernable laissait la vue se perdre dans l'immensité sans bornes ; au milieu de l'éclat du soleil et des glaciers, chercher d'autres mondes et d'autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits ; et par-dessus l'atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne. Insensiblement des vapeurs s'élevèrent des glaciers et formèrent des nuages sous mes pieds. L'éclat des neiges ne fatigua plus mes yeux, et le ciel devint plus sombre encore et plus profond. Un brouillard couvrit les Alpes ; quelques pics isolés sortaient seuls de cet océan de vapeurs ; des filets de neige éclatante, retenus dans les fentes de leurs aspérités, rendaient le granit plus noir et plus sévère. Le dôme neigeux du mont Blanc élevait sa masse inébranlable sur cette mer grise et mobile, sur ces brumes amoncelées que le vent creusait et soulevait en ondes immenses. Un point noir parut dans leurs abîmes ; il s'éleva rapidement, il vint droit à moi ; c'était le puissant aigle des Alpes, ses ailes étaient humides et son oeil farouche ; il cherchait une proie, mais à la vue d'un homme il se mit à fuir avec un cri sinistre, il disparut en se précipitant dans les nuages.

    Senancour, Oberman, 1804, Lettre VII

     

    " Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans l'immensité de l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à mes pieds et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus que des lignes géographiques tracées sur une carte ; mais tandis que d'un côté mon oeil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur.

    " Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan, et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les demeures, n'est sans doute, ô vieillards ! qu'un objet digne de votre pitié ; mais, quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau vous offre l'image de son caractère et de son existence : c'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible et un abîme ouvert à mes côtés. "

    François René de Chateaubriand, René, 1802

     

     

     


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