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    Le début du 19ème siècle voit se multiplier les voyages et les récits de voyages qui rendent comptent des merveilles visitées tout en faisant part des méditations des auteurs: fuite du temps, grandeur de la nature, fragilité des civilisations qui n'ont laissé que des ruines. Il ne s'agit pas à proprement parler de poésie, mais je range ici ces extraits de récits de voyage dont le rythme et la richesse visuelle n'a rien à envier à la poésie. A côté d'eux, des textes en vers. 

    J’ai vu, du haut de l’Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette ; les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous ; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l’ombre le long des flancs de l’Hymette et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles ; Athènes, l’Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pêcher ; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d’un rayon d’or, s’animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief ; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière ; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l’éclat du jour nouveau, brillait sur l’horizon du couchant comme un rocher de pourpre et de feu.

    Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les beaux jours d’Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l’ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos ; nous aurions pu entendre éclater au théâtre de Bacchus les douleurs d’Oedipe, de Philoctète et d’Hécabe ; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aux discours de Démosthène. Mais, hélas ! aucun son ne frappait notre oreille. A peine quelques cris échappés à une populace esclave sortaient par intervalles de ces murs qui retentirent si longtemps de la voix d’un peuple libre.

    François-René de chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811

     

    Quand on voyage dans la Judée, d’abord un grand ennui saisit le cœur ; mais lorsque, passant de solitude en solitude, l’espace s’étend sans bornes devant vous, peu à peu l’ennui se dissipe, on éprouve une terreur secrète, qui loin d’abaisser l’âme donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l’aigle impétueux, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l’Ecriture sont là : chaque nom renferme un mystère, chaque grotte déclare l’avenir, chaque sommet retentit des accents d’un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entrouverts attestent le prodige ; le désert paraît encore muet de terreur, et l’on dirait qu’il n’a osé rompre le silence depuis qu’il a entendu la voix de l’Eternel.

    François-René de chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811

     

    J’avoue pourtant qu’au premier aspect des Pyramides, je n’ai senti que de l’admiration. Je sais que la philosophie peut gémir ou sourire en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau ; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Chéops qu’un amas de pierres et un squelette ? Ce n’est point par le sentiment de son néant que l’homme a élevé un tel sépulcre, c’est par l’instinct de son immortalité : ce sépulcre n’est point la borne qui annonce la fin d’une carrière d’un jour, c’est la borne qui marque l’entrée d’une vie sans terme ; c’est une espèce de porte éternelle bâtie sur les confins de l’éternité. " Tous ces peuples (d’Égypte), dit Diodore de Sicile, regardant la durée de la vie comme un temps très court et de peu d’importance, font au contraire beaucoup d’attention à la longue mémoire que la vertu laisse après elle : c’est pourquoi ils appellent les maisons des vivants des hôtelleries, par lesquelles on ne fait que passer ; mais ils donnent le nom de demeures éternelles aux tombeaux des morts, d’où l’on ne sort plus. Ainsi les rois ont été comme indifférents sur la construction de leurs palais, et ils se sont épuisés dans la construction de leurs tombeaux. "

     On voudrait aujourd’hui que tous les monuments eussent une utilité physique, et l’on ne songe pas qu’il y a pour les peuples une utilité morale d’un ordre fort supérieur, vers laquelle tendaient les législations de l’antiquité. La vue d’un tombeau n’apprend-elle donc rien ?  

     Si elle enseigne quelque chose, pourquoi se plaindre qu’un roi ait voulu rendre la leçon perpétuelle ? Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine. A moins de soutenir qu’il est égal pour une nation de laisser ou de ne pas laisser un nom dans l’histoire, on ne peut condamner ces édifices qui portent la mémoire d’un peuple au delà de sa propre existence et le font vivre contemporain des générations qui viennent s’établir dans ses champs abandonnés. Qu’importe alors que ces édifices aient été des amphithéâtres ou des sépulcres ? Tout est tombeau chez un peuple qui n’est plus. Quand l’homme a passé, les monuments de sa vie sont encore plus vains que ceux de sa mort : son mausolée est au moins utile à ses cendres ; mais ses palais gardent-ils quelque chose de ses plaisirs ?

    François-René de chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811

     

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    L'andalouse

    Avez-vous vu, dans Barcelone,
    Une Andalouse au sein bruni ?
    Pâle comme un beau soir d'automne !
    C'est ma maîtresse, ma lionne!
    La marquesa d'Amaëgui !

    J'ai fait bien des chansons pour elle,
    Je me suis battu bien souvent.
    Bien souvent j'ai fait sentinelle,
    Pour voir le coin de sa prunelle,
    Quand son rideau tremblait au vent.

    Elle est à moi, moi seul au monde.
    Ses grands sourcils noirs sont à moi,
    Son corps souple et sa jambe ronde,
    Sa chevelure qui l'inonde,
    Plus longue qu'un manteau de roi !

    C'est à moi son beau col qui penche
    Quand elle dort dans son boudoir,
    Et sa basquina sur sa hanche,
    Son bras dans sa mitaine blanche,
    Son pied dans son brodequin noir !

    Vrai Dieu ! Lorsque son oeil pétille
    Sous la frange de ses réseaux,
    Rien que pour toucher sa mantille,
    De par tous les saints de Castille,
    On se ferait rompre les os.

    Qu'elle est superbe en son désordre,
    Quand elle tombe, les seins nus,
    Qu'on la voit, béante, se tordre
    Dans un baiser de rage, et mordre
    En criant des mots inconnus !

    Et qu'elle est folle dans sa joie,
    Lorsqu'elle chante le matin,
    Lorsqu'en tirant son bas de soie,
    Elle fait, sur son flanc qui ploie,
    Craquer son corset de satin !

    Allons, mon page, en embuscades !
    Allons ! la belle nuit d'été !
    Je veux ce soir des sérénades
    A faire damner les alcades
    De Tolose au Guadalété

    Alfred de Musset, Contes d'Espagne et d'Italie, 1830

     

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    Le véritable charme du Généralife, ce sont ses jardins et ses eaux. Un canal, revêtu de marbre, occupe toute la longueur de l’enclos, et roule ses flots abondants et rapides sous une suite d’arcades de feuillage formées par des ifs contournés et taillés bizarrement. Des orangers, des cyprès, sont plantés sur chaque bord ; au pied de l’un de ces cyprès d’une monstrueuse grosseur, et qui remonte au temps des Mores, la favorite de Boabdil, s’il faut en croire la légende, prouva souvent que les verrous et les grilles sont de minces garants de la vertu des sultanes. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’if est très gros et fort vieux.

     

    La perspective est terminée par une galerie-portique à jets d’eau, à colonnes de marbre, comme le patio des Myrtes de l’Alhambra. Le canal fait un coude, et vous pénétrez dans d’autres enceintes ornées de pièces d’eau et dont les murs conservent des traces de fresques du XVIme siècle, représentant des architectures rustiques et des points de vue. Au milieu d’un de ces bassins s’épanouit, comme une immense corbeille, un gigantesque laurier-rose d’un éclat et d’une beauté incomparables. Au moment où je le vis, c’était comme une explosion de fleurs, comme le bouquet d’un feu d’artifice végétal ; une fraîcheur splendide et vigoureuse, presque bruyante, si ce mot peut s’appliquer à des couleurs, à faire paraître blafard le teint de la rose la plus vermeille ! Ses belles fleurs jaillissaient  avec toute l’ardeur du désir vers la pure lumière du ciel ; ses nobles feuilles, taillées tout exprès par la nature pour couronner la gloire, lavées par la bruine des jets d’eau, étincelaient comme des émeraudes au soleil. Jamais rien ne m’a fait éprouver un sentiment plus vif de la beauté que ce laurier-rose du Généralife.

    Théophile Gautier, Voyage en Espagne, 1843

     Perspective

    Sur le Guadalquivir, en sortant de Séville,
    Quand l’œil à l’horizon se tourne avec regret,
    Les dômes, les clochers font comme une forêt ;
    À chaque tour de roue il surgit une aiguille.

    D’abord la Giralda, dont l’ange d’or scintille,
    Rose dans le ciel bleu, darde son minaret ;
    La cathédrale énorme à son tour apparaît
    Par-dessus les maisons, qui vont à sa cheville.

    De près, l’on n’aperçoit que des fragments d’arceaux :
    Un pignon biscornu, l’angle d’un mur maussade,
    Cache la flèche ouvrée et la riche façade.

    Grands hommes, obstrués et masqués par les sots,
    Comme les hautes tours sur les toits de la ville,
    De loin vos fronts grandis montent dans l’air tranquille !

    Théophile Gautier, Espana, 1845

     

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    Il fait déjà grand jour, nous avons dépassé le promontoire fertile de Beyrouth, qui s’avance dans la mer d’environ deux lieues, avec ses hauteurs couronnées de pins parasols et son escalier de terrasses cultivées en jardins ; l’immense vallée qui sépare deux  chaînes de montagnes étend à perte de vue son double amphithéâtre, dont la teinte violette est constellée çà et là de points crayeux, qui signalent un grand nombre de villages, de couvents et de châteaux. C’est un des plus vastes panoramas du monde, un de ces lieux où l’âme s’élargit, comme pour atteindre aux proportions d’un tel spectacle. Au fond de la vallée coule le Nahr-Beyrouth, rivière l’été, torrent l’hiver, qui va se jeter dans le golfe, et que nous traversâmes à l’ombre des arches d’un pont romain.

    Les chevaux avaient seulement de l’eau jusqu’à mi-jambe : des tertres couverts d’épais buissons de lauriers-roses divisent le courant et couvrent partout de leur ombre le lit ordinaire de la rivière ; deux zones de sable, indiquant la ligne extrême des inondations détachent et font ressortir sur tout le fond de la vallée ce long ruban de verdure et de fleurs. Au-delà commencent les premières pentes de la montagne ; des grès verdis par les lichens et les mousses, des caroubiers tortus, des chênes rabougris à la feuille teintée d’un vert sombre, des aloès et des nopals, embusqués dans les pierres, comme des nains armés menaçant l’homme à son passage, mais offrant un refuge à d’énormes lézards verts qui fuient par centaines sous les pieds des chevaux : voilà ce qu’on rencontre en gravissant les premières hauteurs.

    Gérard de Nerval, Voyage en Orient, "Séjour au Liban", 1851

     

    A l’époque où la Porte était en guerre avec l’Europe, le harem du Grand Seigneur était admirablement fourni. Les beautés blanches et blondes n’y manquaient pas, témoin cette Roxelane française au nez retroussé, qui a existé ailleurs qu’au théâtre, et dont on peut voir le cercueil, drapé de cachemires et ombragé de panaches, reposant près de son époux dans la mosquée de Solimanié. Aujourd’hui, plus de Françaises, plus même d’Européennes possibles pour l’infortuné sultan. S’il s’avisait seulement de faire enlever une de ces grisettes de Péra, qui portent fièrement les dernières modes européennes aux promenades du dimanche, il se verrait écrasé de notes diplomatiques d’ambassadeurs et de consuls, et ce serait peut-être l’occasion d’une guerre plus longue que celle qui fut causée jadis par l’enlèvement d’Hélène.

    Quand le sultan traverse, dans Péra, la foule immense de femmes grecques se pressant pour le voir, il lui faut détourner les yeux de toute tentation, car l’étiquette ne lui permettrait pas une maîtresse passagère, et il n’aurait pas le droit d’enfermer une femme de naissance libre. Il doit s’être blasé bien vite sur les Circassiennes, les Malaises ou les Abyssiniennes, qui seules se trouvent dans les conditions possibles de l’esclavage, et souhaiter quelques blondes Anglaises ou quelques spirituelles Françaises ; mais c’est là le fruit défendu.

    Gérard de Nerval, Voyage en Orient, "Séjour en Turquie", 1851

     


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